• Le loup médecin des caribous : une légende Inuit.

    “Au commencement, il y avait la Femme et l’Homme, et rien d’autre ne marchait sur la terre, ne nageait dans l’eau ou ne volait dans l’air. Jusqu’au jour où la Femme creusa un grand trou dans la terre et se mit à pêcher. L’un après l’autre, elle tira du trou tous les animaux. Le dernier qu’elle sortit du trou était le caribou. Alors Kaïla, qui est le Dieu du Ciel, dit à la Femme que le caribou était le plus grand cadeau qu’il lui faisait, parce que le caribou servirait à faire vivre l’Homme.

    La Femme libéra le caribou et lui ordonna d’aller partout sur la terre et de se multiplier. Et le caribou fit ce que la Femme lui ordonnait. Et, rapidement, le pays fut rempli de caribous de sorte que les Fils de la Femme chassèrent bien, furent bien nourris et vêtus et qu’ils eurent de bonnes tentes de peau pour y vivre, tout cela grâce au caribou.

    Les Fils de la Femme ne chassaient que les caribous gros et gras, car ils ne souhaitaient pas tuer les faibles, les petits et les malades, parce qu’ils n’étaient pas bon à manger et que leurs peaux n’étaient pas bonnes.

    Et après un certain temps, il arriva qu’il y eut davantage de caribous faibles et malades que de caribous gros et gras. Et quand les Fils de la Femme virent cela, ils furent mécontents et ils se plaignirent à la Femme.

    Alors la Femme fit des incantations magiques et elle parla à Kaïla et lui dit : “Ton travail n’est pas bon car les caribous deviennent faibles et malades et si nous les mangeons, nous deviendront faibles et malades aussi.”

    Kaïla l’entendit et il dit : “Mon travail est bon. Je vais parler à Amarok qui est l’esprit du Loup et il parlera à ses enfants. Et ils mangeront les caribous malades, les faibles et les petits, afin que le pays soit réservé aux caribous gros et gras.”

    Et il en fut comme Kaïla l’avait voulu. Et c’est pourquoi le caribou et le loup sont un, car le loup maintient le caribou en bonne santé.”

    Farley MOWAT  "Mes amis les loups", 1963.
     

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  • La Chasse Gallery

    Le printemps s'annonçait et les buissons s'emplissaient de fleurs. Des agneaux gambadaient dans les prés et les paysans du Bocage s'attardaient sur le seuil de leur ferme. Ils bavardaient entre eux, et de quoi, sinon du mauvais temps qui venait de sévir. Les giboulées succédaient aux giboulées ; mars était de tous les mois le plus contrariant. La journée semblait belle et puis soudain, au moment où l'on s'y attendait le moins, le ciel se couvrait et imitait un ciel de novembre.

    Ainsi ce soir-là, après un léger brouillard de chaleur, le vent s'était levé et il agitait les arbres qui se courbaient comme au passage d'une ombre funeste et d'une meute endiablée dont les hurlements, les aboiements, les cris féroces paraissaient se mêler et gémir ainsi que ceux d'une âme en peine.

    Brusquement, le calme revint, la lune apparut derrière un gros nuage, c'était sans contredit un temps extraordinaire.

    Un vieux paysan bocain, qui observait le ciel avec attention, dit alors à voix basse :

    -    Avez-vous entendu passer la chasse Gallery ?

    -    La chasse... quelle chasse, grand-père ? demandèrent les jeunes enfants.

    La chasse Gallery ! Tout Vendéen la connaît, car elle remonte à bien, bien longtemps.

    -    Raconte-nous son histoire, grand-père !

    Et le vieillard, assis près de la grand-mère qui filait sa quenouille de chanvre, conta l'histoire que lui-même avait bien des fois entendue à Saint-Sornin où elle était conservée dans toutes son intégrité, et qu'il savait par cœur.

    En ce temps-là, il y avait beaucoup de chasseurs dans le bocage vendéen. L'un d'eux était le seigneur de Gallery. Or, il était si laid et il se montrait si cruel envers les hommes et les animaux, n'hésitant point à battre et à pressurer les paysans et à faire souffrir les bêtes qu'il traquait, que tout le monde le détestait.

    La veille de Pâques, son grand veneur vint lui annoncer qu'il avait repéré sur ses terres les traces d'un gros sanglier.

    -    Demain, dès l'aube, que la meute soit prête ! ordonna le seigneur Gallery, nous le chasserons.

    Ainsi fut fait. Les chasseurs partirent pour le marécage où devait patauger l'énorme bête aux poils rudes. Celle-ci, cependant, les mit vite en difficulté et le seigneur de Gallery l'abandonna, préférant lancer un cerf. La matinée se trouvait déjà fort entamée et les trois coups de la grand-messe de Pâques étaient sonnés depuis longtemps au clocher de Saint-Sornin. A cette époque et dans un pays de foi comme la Vendée, manquer la messe un jour de Pâques était faire preuve d'impiété. Pourtant, le seigneur de Gallery continuait à courir le gibier.

    Dans l'église de Saint-Sornin, pleine de monde et où seul manquait le seigneur du lieu, ce fut la consternation. Le curé commença l'office, tout en jetant des coups d'œil anxieux vers le banc des Gallery où la place du châtelain demeurait vide. Et il eut beau faire traîner les hymnes et les psaumes, le seigneur de Gallery n'arrivait toujours pas.

    A quoi pensait-il donc ? Certes point à prier. C'était le cerf qu'il voulait forcer et qu'il poursuivait avec fureur, aidé de ses chiens.

    Enfin, ils entendirent le son d'une cloche et un veneur remarqua : « Ce doit être le sanctus ! »

    Mais le seigneur de Gallery haussa les épaules, écoutant à peine et galopant toujours. Le cerf s'engagea dans un mauvais chemin, et il gagna une espèce de grotte qui était habitée par un ermite, ce qui arrivait fréquemment en ce temps-là.

    Cet ermite offrait un aspect étrange et rude, le visage couvert de taches de rousseur et le vêtement en grossière étoffe brune. Mais tant de bonté rayonnait de ses yeux qu'il inspirait aussitôt de la sympathie.

    Quand le cerf s'engouffra chez lui, il était en prière.

    -    Qu'est-ce donc ? murmura l'ermite que tant de bruit dérangeait.

    Il regarda l'animal tremblant et haletant, sourit et le caressa d'une main en disant encore :

    -    Pauvre bête ! Que tu as l'air fourbu ! Je suppose que te voilà traquée par quelque chasseur.

    A peine avait-il prononcé ces mots que, par la porte restée ouverte, le seigneur de Gallery entra en trombe.

    -    Veuillez laisser sortir ce cerf pour que je le tue ! s'écria-t-il sans même prendre le temps de saluer le saint homme.

    -    Je crains bien que non, répondit celui-ci.

    -    Comment ? Ai-je bien entendu ? Je ne suis guère habitué à ce que l'on me dise non et je t'ordonne de chasser immédiatement cet animal de chez toi... ou alors...

    -    Tais-toi ! commanda l'ermite.

    Et ayant passé ses deux pouces dans sa ceinture, il se redressa et dit, d'un ton calme et sévère :

    -    Ce serf est mon hôte et je peux l'aider. Je n'y manquerai pas. Quant à toi, seigneur de Gallery, ton devoir serait, en ce jour de Pâques, de te trouver sur ton banc, à l'église, et non dans ces bois, à courir le serf...

    -    Étonnant ce que l'on peut entendre ! hurla le sire de Gallery dont les yeux brillaient haineusement. Ne sais-tu donc pas que je ne fais que ce qui me plaît...

    -    Alors, crains la vengeance divine...

    Fou de rage, le seigneur de Gallery voulut sortir pour appeler ses gens, mais il se prit à trembler. Un frisson glacé le parcourut et, pendant quelques instants, il remua les doigts en l'air, comme s'il voulait dire quelques chose, mais aucun mot ne sortit de bouche. Il avait l'impression qu'un force invisible le retenait, qu'il ne pourrait jamais franchir le seuil de cette grotte.

    Était-ce l'ermite ou une voix qui s'adressait à lui :

    -    Tu chasseras éternellement ce cerf chaque nuit, du coucher du soleil à son lever, car tu es maudit pour ton impiété et ta méchanceté...

    Il se tordit les mains de désespoir et l'ermite prononça encore quelques mots qu'il ne put comprendre, tout enveloppé qu'il était par un vent âpre et froid, et il tomba mort.

    Depuis lors, Gallery chasse, chasse toujours, tantôt sur ses terres, tantôt sur les nuages, allant de forêt en forêt et de plaine en plaine, sans jamais connaître le repos. Sa meute endiablée, à laquelle d'autres animaux se sont joints, l'accompagne pour lui faire cortège et participer à cette folle et éternelle chevauchée, mêlant leurs voix dans un véritable tintamarre où se détachent les cris des piqueurs hurlant sans cesse : « Taïaut ! Taïaut ! » Ce mot est conservé encore de nos jours par les chasseurs.

    Le grand-père regarda ses auditeurs. Tous se taisaient et le regardaient. Alors, il reprit, sur un autre ton : « Il paraît qu'un soir, un paysan de Saint-Sornin,  un paysan de chez nous, entendit passer Gallery et sa meute. N'avait-il jamais ouï ce récit, ou bien sa mémoire avait-elle faibli ? Toujours est-il qu'il se mit à rire bêtement et à réclamer sa part de butin. Le lendemain, il trouva à sa porte la moitié d'un cadavre d'homme. »

    Le grand-père se tut. Tous étaient graves et pleins d'attention.

    « Écoutez ! » cria soudain l'un des enfants. Mais ce n'était que la brise qui chantait dans les arbres.

    Récit rapporté par Laurence Camiglieri dans « Contes et Légendes du Poitou et des Charentes » © Éditions Fernand Nathan, Paris, 1977

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  • Le timbre aux chats

    Il est un endroit, en Saintonge, qui appartient aux chats, la nuit de Carnaval. Quand tout semble assoupi, la gent féline se rassemble pour une unique veillée, à « l'ormeau Robinet », c'est-à-dire au carrefour de la route de la Chapelle-Saint-Laurent et de celle de Moncoutant, du chemin de Pugny et de celui qui lui fait face et qui n'a pas de nom. Les chats y arrivent nonchalamment, prudemment, s'observant les uns les autres. Pas un ne manque à l'appel. Il y a les chats de gouttière mêlés aux chats de nobles lignées, ceux qui ont l'extrême vivacité de la jeunesse et ceux qui portent le poids de l'âge, les gros, les efflanqués, les grands, les plus petits... Tous sont là pour de fantastiques agapes.

    Comment le diable ne serait-il pas apparu à une telle fête, je vous le demande ? Dès qu'il eut vent de la chose, il arriva donc et fut salué par un tumulte de miaous. C'est qu'il apportait un cadeau digne de lui et qui fit clignoter plus d'un œil de minet : une auge en granit, que, dans le pays de Saintonge, on appelle un timbre... Eh ! oui, le timbre aux chats.

    Et ces maîtres de l'ormeau Robinet, le soir de Carnaval, y déposent pour les savourer en commun toutes les choses succulents qu'ils ont pu dérober aux hommes. De leur côté, les lutins, les fradets, si nombreux en cette région, apportent, eux aussi, et généreusement, leur offrande. Alors, le repas commence, un festin digne d'un roi des minets. Chacun, naturellement, essaye d'en avoir son content, et même davantage. Les mâchoires s'entrechoquent, quelques coups de pattes tentent de réduire l'autre à l'impuissance, tout cela avec, comme fond sonore, des ronrons de satisfaction.

    Si, d'aventure, quelques promeneur survenait, attiré par l'air chargé de parfums du tout nouveau printemps, ou si quelque curieux se dissimulait derrière un buisson pour suivre des yeux ce festin, d'adroits coups de griffes le rappelleraient aussitôt à plus de discrétion. Les chats, vous le savez, sont des sages qui gardent pour eux leurs secrets.

    Après cette nuit merveilleuse et fantastique, ils abandonnent le « timbre », seul témoin de leurs orgies.

    Or, il n'en fallait pas plus pour que la convoitise de certains fermiers fût mise à rude épreuve. C'est qu'un pareil objet était bien tentant, avouez-le. Il pouvait rendre toutes sortes de services. Pourquoi s'en passer, alors qu'il n'y avait qu'à se baisser pour le prendre ?... Des fermiers se baissèrent donc et transportèrent l'auge en granit chez eux. Et tous, sans exception, s'en mordirent les doigts.

    En effet, pour les punir de s'être emparés du « timbre aux chat », un nombre impressionnant de catastrophes s'abattirent sur eux. Il suffisait que le timbre fût posé dans la cour d'une ferme pour qu'aussitôt des animaux, dont one ne soupçonnait ni le nom ni le genre, se missent en devoir de rôder autour de la maison. Les flairant à la limite d'un pré, les chiens avançaient alors, les pattes raides et tremblantes, sans pouvoir empêcher l'anéantissement du troupeau qu'ils gardaient.

    D'autres fermiers entendirent des bruits singuliers et impossibles à préciser dès que descendaient les ombres du soir. Les femmes et les enfants en perdaient le sommeil, les hommes le boire et le manger. Quant à venir rendre visite à ces malheureux fermiers, personne ne l'eût osé. C'était déjà bien si, en plein jour, les plus intrépides se risquaient à échanger quelques mots. Les chiens avaient beau aboyer menaces et insultes, rien n'y faisait, les bruits continuaient à obséder et à troubler la vie des fermiers.

    D'autres, enfin, constatèrent, atterrés, le pourrissement de leurs récoltes. La ruine menaçant, vous pensez si ces fermiers se hâtèrent de remettre le « timbre aux chats » à sa place d'origine et, aussitôt, ils retrouvèrent la tranquillité le bonheur d'antan.

    Le souvenir de ces représailles, fidèlement parvenu jusqu'à nous, trouva sa confirmation, il y a quelques quinze ans, quand un amateur de vieilles pierres, qui n'était point du pays, s'arrêta, un beau matin, à l'ormeau Robinet. Découvrant l'objet en granit et le trouvant fort beau, sans hésiter, il décida de l'emporter et le chargea aussitôt dans sa camionnette, ravi de sa trouvaille. A peine lui eut-il trouvé une place dans sa demeure qu'il se sentit mal à l'aise et, malgré les soins d'un docteur avisé, ne parvint pas à recouvrer la santé. Alors quelqu'un pensa à la malédiction qui pesait sur le « timbre aux chats ».

    Devant cette révélation phénoménale, l'amateur de vieilles pierres ne put maîtriser sa peur et demanda que, dans les plus brefs délais, on voulût bien remettre l'auge à sa place. Et le plus extraordinaire, c'est qu'il guérit aussitôt.

    Cependant, quelques années plus tard, certains ne se firent pas scrupule de tenter l'aventure : ils poussèrent l'indélicatesse jusqu'à prendre la fameuse auge une nuit sans lune.

    A quelques temps de là, on ne parla plus, dans la région, que de la disparition du « timbre ». la rumeur en parvint aux oreilles d'un journaliste qui eut l'idée d'en faire un article dans une feuille locale. Ainsi averti, tout le monde attendit la suite, ou plus exactement la veille de Carnaval.

    Eh ! bien, la veille de Carnaval, quand on procéda à la vérification, le « timbre » avait retrouvé sa place.

    Les gens d'aujourd'hui, comme ceux d'autrefois, n'aiment guère prendre de tels risques... et, à la crainte du châtiment, préfèrent encore la poésie des choses.

     

    Raconté par Laurence Camiglieri dans « Contes et Légendes du Poitou et des Charentes » © Éditions Fernand Nathan, Paris, 1977

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  • Le Charbonnier

    Un événement sensationnel qui eut, en son temps, un grand retentissement, se passa dans un petit village du Poitou, situé près de la forêt de Coulombiers.

    Le mois de septembre répandait sur la nature une délicate floraison de poussière d'or qui présageait la fin des beaux jours.

    C'était la saison où se prépare l'hiver et les gens commençaient à faire toutes sortes de provisions, sans oublier celles de charbon.

    Or, un charbonnier, involontairement, vint, un dimanche matin, troubler la quiétude du petit bourg.

    Revenant de livrer sa marchandise, il entra à l'église pour assister à la messe. La figure mal rasée, encombrée d'épais sourcils tombants et couverte de poussière noire, il apparut soudain au milieu de l'assemblée silencieuse. Justement le curé prêchait. Il parlait du démon et il disait :

    -    Il est noir, si noir...

    Tous, alors, crurent à une apparition. L'alarme fut si chaude que dans un brouhaha indescriptible, il y eut un sauve-qui-peut général. Le curé lui-même agitait les bras et les laissait retomber en un geste qui signifiait : « C'est le démon, mais que voulez-vous que j'y fasse ? »

    Seul le charbonnier demeura dans l'église, ne comprenant rien à ce qui arrivait. Voulant s'informer, il s'approcha d'une vieille femme qui ne pouvait que difficilement marcher et qui, pour cette raison, était toujours là. Dès qu'elle le vit, elle recula. Affronter le démon en personne, il n'en était pas question ! Aussi, avec une présence d'esprit remarquable, se trouvant à côté du bénitier et, avant que le charbonnier n'eût ouvert la bouche, elle se mit à l'asperger pour chasser l'esprit du mal.

    Et, ô merveille ! au fur et à mesure qu'elle lui jetait ainsi de l'eau bénite, sa figure blanchissait. Très surpris et vexé de ce procédé peu courtois et tout à fait inhabituel, le charbonnier finit par s'en aller.

    Alors, l'assistance anxieuse qui attendait non loin la suite des événements, avec le curé psalmodiant des antiennes, demanda si le démon était bien parti.

    La vieille femme, très fière d'elle-même, répondit qu'à force d'arroser d'eau bénite, elle l'avait purifié et chassé.

    Aussitôt, un cantique d'allégresse s'éleva vers le ciel, la vieille femme fut portée en triomphe et personne, jamais, n'oublia cet exploit. C'est pourquoi nous en parlons encore.

    Raconté par Laurence Camiglieri dans « Contes et Légendes du Poitou et des Charentes », Editions Fernand Nathan, Paris 1977. Illustration d'Arnaud Laval.


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  • La légende de Taikahano

    Transcription d'Hélène Guiot d'après le récit de Jean Huukena

    La légende de Tai Kahano nous parle de l'origine mythique des connaissances marquisiennes sur l'océan et de l'importance d'accepter les différences entre les êtres.

    La maquette de pirogue qui porte son nom réunit les Hommes dans leur diversité, et symbolise leur lien avec l'océan.

    Il y a bien longtemps, sur le récif de Motunui, une femme de Taihoae mit au monde un enfant qui avait des évents comme ceux des requins. Le chef du village, après avoir consulté les anciens et les prêtres, décida de tuer l'enfant et sa mère, afin d'éviter un malheur que présageait cette naissance1]. La mère se réfugia alors dans la vallée de Haeotupa.

    L'enfant, appelé Taikahano, y grandit, passant le plus clair de son temps dans l'eau, son élément préféré. Il indiquait aux pêcheurs les bans et les grottes à poissons, et les prévenait des dangers éventuels.

    Taikahano tomba amoureux de la fille d'un chef de Taihoae, Pakoko. Quand les villageois l'apprirent, ils le capturèrent. Enfermé dans une cage de bambou, il faillit mourir déshydraté mais sa bien-aimée le libéra. Epuisé et abattu, il regagna les profondeurs de l'océan.

    Plus tard, un des fils de Pakoko fut déchiqueté par un requin. Malgré des recherches menées avec toutes les pirogues disponibles, le corps de la victime resta introuvable. Pakoko, voyant son deuil se prolonger, se résolut à faire appel à Taikahano. Celui-ci posa deux conditions : vivre parmi les villageois et épouser sa bien-aimée.

    Pakoko accepta et les pirogues de guerre suivirent Taikahano jusqu'à la sortie de la baie. Là, dans les profondeurs de la mer, le requin tueur vivait dans une grotte. Taikahano passa délicatement une corde tressée autour de la queue du requin. Les hommes tirèrent de toute leur force le requin et le remorquèrent jusqu'au village. Dans ces entrailles, on découvrit le corps, en plusieurs morceaux. Les cérémonies de deuil se déroulèrent alors normalement.

    Taikahano se maria et retrouva sa place au sein du village. Il communiqua aux pêcheurs les secrets des lieux de pêche et leur expliqua comment tenir un cap par rapport à un point remarquable de l'île. Ainsi, Taikahano fut le fondateur de la pêche en haute mer.

    La légende s'arrête là.

    [1] L'arrivée de requins, dauphins, baleines, orques... est porteuse de présage, souvent malheureux tel le décès d'une personne du village.

     

    Ce texte nous a gentillement été transmis par Hélène Guiot que nous remercions vivement

    Photos de Flonigogne


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  • L’aventure du pilote

    C’était dans la maison des Menguy, située là-haut, sur la croupe accidentée des Crec’h [Hauteurs pierreuses, sur le littoral], en bordure de la mer. On devisait au coin du feu, et, comme Noël approchait, la conversation, laissant les menues nouvelles locales, tourna vers les merveilles de la nuit sainte. Chacun raconta son propos ; seul, le pilote Cloarec, venu en voisin, gardait le silence, la pipe aux dents. Sous ses épais sourcils en broussailles, son petit oeil bleu, noyé d’un vague embrun, semblait regarder le déroulement intérieur de quelque procession de souvenirs. Qui saura jamais la richesse de ces frustes mémoires bretonnes, si pleines de choses inexprimées !

    « Çà, fis-je, vous, Cloarec, qui ne dites rien, gageons que vous avez en magasin des histoires étonnantes qui ne demandent qu’à sortir. »

    Il hocha sa tête frisée, où les volutes de ses mèches grises floconnaient ainsi qu’une toison. Sa face, cuite et recuite par la salure du vent marin, de rouge brique qu’elle était, devint rouge feu, et ce fut d’une voix embarrassée qu’il balbutia :

    « Des histoires comme celle qui me revient, il n’y a pas de quoi s’en vanter.

    – Raison de plus pour la dire, insinua l’aîné des fils Menguy. Vous ferez un acte d’humilité ; ça vous gagnera des indulgences, pilote. »

    Le vieux, après une courte hésitation, se décida brusquement.

    « Aussi bien, déclara-t-il, mon aventure pourra vous servir de leçon à vous autres, jeunes mécréants : elle vous montrera qu’il n’est jamais bon de mépriser l’expérience des anciens. »

    Il ôta sa pipe de sa bouche, en secoua religieusement la cendre sur son pouce, passa le revers de sa main sous son nez, en reniflant avec force, et commença en breton.

     

     I

      –   L’expérience des anciens !... J’avais alors à peu près ton âge, Jean Menguy ; comme toi, je rentrais du service à l’État, et, comme toi encore sans doute, je pensais : « Les anciens, ça n’est que des radoteurs. »

    C’est ainsi que, cet hiver-là, mon père m’ayant déconseillé de partir pour la pêche au large des îles, sous prétexte que c’était veille de Noël, je lui répondis :

    « Veille de Noël ou non, que vous veniez ou que vous ne veniez pas, les vents sont noroît, il fait temps béni pour le turbot ; moi, j’embarque. »

    Et c’est vrai que le temps était le plus favorable que l’on pût souhaiter : un ciel légèrement couvert, une brise pas trop froide et même presque tiédie, une mer grise et douce, à houles larges, sans clapotis. J’avais d’autant plus désir d’en profiter que, de toute la semaine précédente, il n’y avait pas eu moyen de mettre les filets dehors, à cause de la brume, une brume épaisse comme à Islande, qui avait fait une espèce de demi-nuit, pendant six jours consécutifs. Mon père dut confesser lui-même qu’il faudrait peut-être attendre les premiers soleils de mars avant de retrouver aubaine pareille pour la quête du poisson fin.

    « C’est égal, dit-il. Tu risques de perdre ton âme : à ta place, moi, j’aimerais mieux perdre ma pêche.»

    Je ripostai :

    « Où donc est le commandement de Dieu ou de l’Église qui défend de gagner son pain la veille de Noël ? Est-ce qu’il ne faut pas manger ce jour-là comme les autres jours ?

    – Tu fais le beau raisonneur, reprit-il. Moi, je crois ce qu’on m’a toujours dit : à savoir, que la nuit de Noël, à partir de minuit, appartient à Dieu. Et es-tu sûr qu’à minuit tu ne seras pas encore sur les lieux de pêche ?

    – Je serai où je pourrai.

    – À ton gré. Je t’ai averti. Le reste te regarde : tu as l’âge de raison... Un dernier conseil, pourtant. Si, à certain moment, tu remarques quelque chose de bizarreà bord, hale au plus vite l’ancre, dresse sa croix dans l’air au bout de tes poings, et, ayant fait agenouiller tes hommes, entonne le chant de Nédélek [nom breton de Noël]. »

    Je haussai ironiquement les épaules et pris, pour me rendre au port, le chemin des Crec’h, afin de prévenir les hommes de l’équipage qu’on allait embarquer. Ils étaient cinq, tous des lascars de mon espèce, et plus préoccupés de faire bouillir la marmite quotidienne en ce monde-ci que de s’assurer leur part de paradis en l’autre. Je pourrais les appeler en témoignage, car ils sont encore vivants, à l’exception du mousse, le petit Dudored, mort il y a une vingtaine d’années, de la fièvre jaune, à Montevideo. C’étaient Pierre et René Balanec, de Roc’h-Vrân, Louis Rudono, du Cosquer, et Gonéry Mezcam, de Kerampoullou. Ils m’eurent bientôt rejoint à la cale, leurs sabots-bottes aux pieds et le suroît noué sous le menton. Dix minutes plus tard nous voguions à toutes voiles, faisant cap vers les Sept-Îles.

    La brise donnait bien. C’était plaisir d’aller. Il n’y avait, du reste, que nous de sortis. Les autres bateaux dormaient sur le flanc, tirés à sec derrière le môle.

    « Tas de flâneurs ! dit Pierre Balanec, en montrant du doigt des groupes de pêcheurs perchés, les bras croisés, sur le glacis de l’ancienne batterie. Ça n’a pas, peut-être, dix sous chez soi pour faire la Noël, et ça fainéante aujourd’hui pour se préparer à nocer demain.

    – Oui, continua Rudono sur le même ton, et c’est à nous qu’ils demanderont de les régaler, à l’issue de la grand-messe, par-dessus le marché !»

    Je leur contai le colloque que j’avais eu avec mon père.

    « Peuh ! des idées de vieilles femmes ! » s’écrièrent-ils en choeur.

    Dudored, cependant, qui changeait l’écoute de foc pour la seconde bordée, risqua d’une voix timide:

    « Il y a une chose qui est sûre : le mari de ma grand-mère s’est perdu par un soir pareil, entre minuit et une heure du matin.

    – Le mari de ta grand-mère, c’était peut-être bien ton grand-père, farceur ! » s’écria Gonéry Mezcam en éclatant de rire.

    Et l’on parla d’autre chose.

    Une fois dans les eaux de l’île aux Moines, nous commençâmes à pêcher, et chacun fut à sa besogne. Mais, contre nos prévisions, le poisson remontait peu. Nous avions compté sur la douceur du temps pour l’attirer, mais il ne se pressait pas, demeurait blotti dans les fonds. Au bout d’une heure ou deux d’attente, un des hommes, je ne sais plus lequel, proposa de gagner plus au large.

    « Allons ! » fis-je.

    La manoeuvre était bonne : nous ne fûmes pas plus tôt au vent des îles qu’à chaque coup de filet nous ramenâmes quelque chose.

    « Ça va bien ! » disaient les camarades.

    Nous étions maintenant tout à la gaillarde joie du travail qui apporte avec lui son profit. Une ardeur fiévreuse nous animait : c’était comme si nous nous fussions juré de vider les entrailles de la mer. Le mousse n’avait que le temps de tirer les belles pièces pour les mettre à l’abri dans les paniers.

    « Attrape ça, morveux », lui criait-on, en lui lançant dans les jambes quelque turbot tout palpitant.

    Ou bien encore :

    « Est-ce qu’il en pêchait de cette taille-là, le mari de ta grand-mère ? »

    Et de rire, vous pensez ! Jamais nous n’avions été si gais. Les heures s’écoulaient sans que nous y prissions garde. Nous ne nous aperçûmes même pas que la lumière baissait : nous n’avions d’yeux que pour les grandes eaux couleur de vert-de-gris, qui soulevaient la barque par longues oscillations régulières et nous livraient libéralement leur provende. Seul, Dudored, dans les intervalles de moindre presse, glissait un regard vers les lointains déjà plus assombris. Il n’avait pas notre tranquillité, quoique – vous le verrez par la suite – il ne manquât pas de crânerie, le gamin ! L’approche du soir le tourmentait. Il fut d’abord sans oser en rien dire. À la fin il m’interpella :

    « Je crois bien qu’il se fait tard, patron... Et ça sera dur, s’il faut rentrer avec jusant. »

    Il avait raison : jusant et vent de noroît, tout serait contre nous, si nous ne nous dépêchions pas d’attraper la barre des Sept-Îles pendant que nous avions encore flot pour la franchir. Ce sont des courants terribles, vous savez, et qu’on ne passe pas comme on saute un talus. J’allais me ranger à l’avis de l’enfant et commander le départ. Mais les autres ne l’entendaient pas ainsi. Le démon du lucre était entré en eux et les possédait : plus ils avaient eu de poisson, plus ils en voulaient avoir. Ils protestèrent d’une seule voix.

    « De quoi se mêle-t-il, ce veau mal sevré ! Est-ce qu’on lui demande l’heure qu’il est ?

    – Non, répliquai-je, mais il faudrait peut-être l’écouter tout de même, quand il la donne. Voyez ! »

    Et je leur désignai l’horizon de terre sur qui les masses d’ombre commençaient à tomber, annonçant la nuit.

    « Bah ! bah ! Un dernier coup de filet, patron !... Rien qu’un. »

    Ils étaient enragés, ma parole ! Et, pour dire la vérité vraie, je ne l’étais pas moins qu’eux, puisque, cependant, non seulement je ne m’opposai pas, mais donnai moi-même la main à ce coup de filet supplémentaire qui faillit être cause de notre perte...

    J’arrive au vilain moment de mon histoire : permettez que je rallume mon brûle-gueule, soit dit sans vous offenser.


    II

    Cloarec se pencha vers le foyer, y cueillit une braise dans le creux de sa main et l’appliqua sur le fourneau de sa minuscule pipe en terre. Pour aspirer les premières bouffées, ses joues s’évidèrent jusqu’à faire toucher intérieurement leurs parois. Un grillon se mit à crisser dans le silence.

    – Alors, ce coup de filet ?...

    – Oh ! reprit le conteur, il fut tout simplement superbe. Mais c’est après... Ah ! nom d’une misère!... Enfin voici.

    Nous avions fini de tout ranger à bord, les voiles étaient en haut et je venais de m’asseoir au gouvernail pour virer, lorsque, en jetant les yeux sur la misaine, je la vis faseyer doucement, comme s’il calmissait. Ça, vous concevez, c’était un ennui. Si le vent nous faussait compagnie juste au moment où le flot allait lui-même nous manquer, nous étions, comme on dit, dans de vilains draps. Il n’y avait pas de raison, en effet, pour qu’une fois pris par le courant des îles, sans une risée pour appuyer notre marche, nous ne tournions indéfiniment dans ces parages jusques ad vitam sempiternam, c’est-à-dire jusqu’à mi-marée ; encore, pour en sortir à cette minute-là, faudrait-il souquer ferme sur les avirons. Et c’était à tout le moins trois ou quatre heures à droguer au large, dans la nuit, avant de pouvoir cingler vers le port.

    Du coup, je n’avais plus le coeur à rire. Et il était aisé de voir qu’il en allait pareillement de mes compagnons. Assis à leurs postes, sur les bancs, les uns face à l’avant, les autres face à l’arrière, ils regardaient vaguement dans le gris de l’obscurité tombante, sans mot dire. La journée décidément finissait mal. Je conservais toutefois l’espoir d’atteindre la redoutable barre en temps propice. Nous n’en étions plus qu’à une demi-encablure, quand la voix de René Balanec s’éleva, roulant une bordée de jurons :

    « Nom de... nom de... nom de...

    – Quoi ? qu’est-ce qui te prend ? » demandai-je.

    Il regardait par-dessus ma tête, vers la haute mer, dans la direction de l’ouest.

    Je grognai, agacé :

    « Parleras-tu, sagouin !

    – C’est du propre ! fit-il. Voilà maintenant que ça brouillasse là-bas.

    – Y a pas de doute, en effet : c’est la brume », déclarèrent Mezcam et Rudono.

    Je m’étais retourné, d’un mouvement subit, et je dus, hélas ! constater qu’il n’y avait pas de méprise possible. C’était bien la brume, la satanée brume qui, balayée seulement de la veille, revenait à la charge, envahissant de nouveau l’espace, tissant dans l’entre-deux du ciel et de l’eau sa trame d’étoupe molle et déjà cernant l’horizon du soir, prête à tout aveugler.

    « La gueuse ! c’est elle qui a muselé le vent », bougonna Pierre Balanec.

    La mer, aux flancs de la barque, commençait à frisotter : des plaques d’écume – des crachats, comme nous disons – filaient avec rapidité dans le sillage, et, sous nous, on sentait le chêne des planches vibrer. Nous étions dans le coureau des îles. Je me dressai sur mes pieds.

    « Hé, mousse ! arrive à ma place, et tâche de gouverner au plus près... Nous autres, aux avirons, tous !... Hardi là ! » commandai-je en donnant le premier l’exemple.

    Et maintenant, comprenez bien : je m’étais mis à la rame de tribord, avec Mezcam ; les deux frères Balanec étaient à la rame de bâbord.

    « Toi, avais-je dit à Louis Rudono, veille devant, à cause des cailloux. »

    Vous savez s’il y en a, dans ces parages d’enfer !... Dès lors – bien que je n’eusse pas encore passé l’examen de pilote –, je les connaissais tous, certes, comme si je les eusse plantés moi-même, ces cailloux de malheur ; et, de nuit aussi bien que de jour, à mer haute comme à mer basse, je me serais débrouillé au milieu d’eux, les mains dans les poches et les yeux fermés. Mais par temps de brume, holà !... Ça n’est ni du jour ni de la nuit, la brume !... Je n’avais guère à compter que sur l’oeil de Rudono. C’est vrai qu’il en avait un comme on n’en voit plus. Le rémouleur qui lui avait aiguisé la prunelle n’avait pas volé son argent, ah ! non. Tout de même je n’étais pas trop rassuré.

    Rappelez-vous bien, n’est-ce pas, comme nous étions distribués dans le bateau : lui, Rudono, sur l’avant ; le petit Dudored à la barre ; nous quatre, les Balanec, Mezcam et moi, deux par deux sur chaque aviron.

    « Eh, ohé ! souque !... »

    Nous n’épargnions pas l’huile à bras, je vous promets. Sous notre effort vigoureux, la barque vola. Le gros Pierre Balanec sortait à intervalles réguliers du fond de sa large poitrine de formidables : Ahan ! ahan ! pour marquer la cadence. Mais nous avions beau forcer de vitesse, la brume sournoise, furtivement, nous gagnait. Elle ne nous avait pas rattrapés encore : un reste de jour éclairait les eaux dans notre voisinage.

    Visiblement, néanmoins, nous commencions à être emprisonnés.

    Le grand linceul d’ombre pâle rétrécissait peu à peu son cercle, et c’était maintenant comme un immense mur flottant derrière lequel tout se perdait, s’évanouissait peu à peu, la terre d’abord, très lointaine – puis les îles, plus proches –, et enfin les éclats mêmes des phares qui venaient d’allumer leurs feux. Seul, celui de l’île aux Moines demeura quelque temps suspendu comme un astre fantôme dans le ciel noyé ; puis il ne fut plus qu’un halo trouble ; puis ce halo, à son tour, s’effaça, et tout disparut.

    « Bonsoir la camoufle ! » dit Rudono, qui était désormais notre unique phare.

    Et il cria au mousse :

    « Gouverne toujours tout droit, hein, petit !

    – Oui, oui », répondit de l’arrière la voix grêle et un peu enrouée du gamin.

    Une humidité glaciale pénétrait nos membres. L’haleine de la brume était déjà sur nous, et nous respirions son étrange odeur de roussi, si âcre qu’elle nous raclait la gorge. Nous n’avions plus à espérer de lui échapper. Si, du moins, nous réussissions à traverser les rapides, avant qu’elle nous eût liés dans ses mailles !... Après, ma foi, tant pis ! on voguerait comme on pourrait, à l’aveuglette. L’essentiel était de parer au danger le plus pressant : une fois en eaux calmes, on verrait à s’orienter.

    Et nous nous cramponnions à nos rames avec une ardeur de galériens sous le fouet du garde-chiourme. De minute en minute, je demandais à Rudono :

    « Quoi de neuf ? »

    Il trempait sa main dans le clapotis le long de l’étrave, et répondait :

    « On doit encore être dans le grand coureau, car ça frise dur... Un peu de courage, les enfants ! »

    Du courage, nous en eûmes, parbleu ! jusqu’à ce qu’il nous fût démontré que ça ne servait de rien. Comme je répétais ma question pour la dixième ou quinzième fois, Rudono murmura :

    « C’est singulier : on dirait que nous n’avançons plus... »

    Ploc... ! Il n’avait pas fini de parler que nous sentîmes sur nos épaules comme la tombée brusque d’un manteau de ténèbres humides. En un clin d’oeil nous en fûmes tous enveloppés. Des ténèbres d’ailleurs qui n’en étaient pas ; ou plutôt il surnageait là-dedans une espèce de clarté triste, funéraire, une clarté de l’autre monde, quoi !... Si épaisse que fût la buée, elle ne nous empêchait pas de nous voir ; seulement, nous nous voyions comme si nous avions été à des milles les uns des autres. Encore ce que nous distinguions était-ce moins nos personnes que des formes de nous-mêmes, des ombres bizarres, méconnaissables, démesurément agrandies. Ainsi Gonéry Mezcam, qui était assis vis-à-vis de moi au même aviron, je dus étendre le bras vers lui pour me persuader, en touchant son tricot, qu’il n’avait pas quitté son banc et que cette silhouette gigantesque, c’était lui...

    La barque, elle, avait l’air d’une chose sans bords qui eût flotté dans du vide ; la voilure... pfutt !... une brume dans la brume, comme la mer, comme le ciel, comme tout...

    « Ça y est ! dit la voix d’orgue de Pierre Balanec. Nous sommes dans le pot au noir !... »

    Et presque aussitôt, là-bas, à l’avant du bateau, très loin, nous entendîmes Rudono qui hurlait :

    « Bon ! ce n’est pas seulement que nous n’avançons plus, les amis..., nous drivons ! »

    Ah ! sacré mâtin ! quel souvenir !... Je ne sais pas ce que je n’aurais pas donné pour être chez nous... Croyez ce que je vous dis, les gars : laissez les turbots en paix et restez vous-mêmes au coin du feu, la veille de Noël.

     

    III

    Le vieux Cloarec cracha dans l’âtre, soupira, fit une pause qui nous parut longue.

    – Vous ne voulez pas, au moins, nous signifier que vous êtes au bout de votre histoire ? protesta au nom de l’assistance Perrine Ourgam, la mère des Menguy.

    – Je n’avais plus de salive, répondit assez durement le pilote.

    Et il poursuivit :

    – En drive !... Que faire ?.. Nous n’avions plus qu’à laisser aller nos rames, n’est-ce pas ? et à nous laisser aller nous-mêmes où il plairait au sort de nous conduire.

    Car de lutter davantage pour essayer de franchir la barre, il n’y fallait pas songer. Ce devait être maintenant l’heure du jusant plein : les courants étaient nos maîtres. À quoi bon les contrarier inutilement ? Je fis amener les voiles.

    « Après tout, dis-je par manière de consolation, si nous drivons, c’est vers la haute mer. Et nous y serons plus en sécurité que parmi les récifs pour attendre leretour du flot. Il n’est que de patienter.»

    N’empêche que c’était un bon tiers de la nuit à passer au large, et qu’à supposer qu’il ne survînt aucune complication, nous ne serions jamais rentrés au port avant les approches du matin. La perspective n’avait rien de folâtre, surtout que le brouillard épaississait toujours son linceul.

    Elle nous impressionnait, malgré nous, cette atmosphère étrange où nous glissions d’une allure d’ombres, plus semblables à des spectres qu’à des êtres vivants. Roulés dans nos cirés, la visière du suroît rabattue sur les yeux et les mains dans nos manches, nous nous tenions recroquevillés et muets. Car nous n’avions même plus d’entrain à causer, d’autant qu’on ne pouvait ouvrir la bouche sans avaler cette horrible fumée d’eau, qui sentait l’enfer. La brume, d’ailleurs, semblait avoir immobilisé toutes choses. Le bruit même de la mer s’était comme fondu. On eût dit que rien n’existait plus, qu’on flottait dans quelque océan de la mort.. Et c’était un silence... un silence !...

    Combien de temps dérivâmes-nous ainsi, je ne saurais vous le marquer. Nous ne nous rendions pas plus compte de la durée que de quoi que ce fût au monde. La brume était en nous comme autour de nous : elle avait envahi notre esprit aussi bien que nos corps. Nous ne vivions plus qu’en songe.

    Or tout à coup la voix du mousse héla, très faible :

    « Patron !

    – Quoi ? demandai-je en secouant à demi ma torpeur.

    – Je ne sais pas comment cela se fait, mais le sûr, c’est que nous sommes un de plus à bord. »

    Nous nous levâmes tous en sursaut.

    « Qu’est-ce que tu chantes là ? » m’écriai-je, furieux et angoissé tout ensemble.

    Mezcam ricana :

    « Cet imbécile a la berlue.

    – Dame ! comptez vous-même », répliqua l’enfant.

    Je comptai... Et maintenant, croyez-moi ou ne me croyez point, mais il n’y avait pas à dire... au lieu de six que nous étions au départ, à cette heure nous étions sept. Dudored n’avait pas menti. Les autres, à tour de rôle, se mirent à recompter après moi :

    « Oui, sept ! nous sommes bien sept à bord », déclarèrent-ils tous, avec un tremblement d’épouvante dans la voix.

    Quel était ce septième ? Impossible de le reconnaître. Dans cette brume, toutes les silhouettes se ressemblaient, et, de vouloir distinguer les visages, c’eût été peine perdue.

    « Faites l’appel comme au service, patron », conseilla Rudono.

    J’appelai donc par rang d’âge, Pierre Balanec, d’abord, puis Gonéry Mezcam, puis Louis Rudono, puis René Balanec, puis Lommik Dudored. Au fur et à mesure, ils répondaient de toute la force de leurs poumons :

    « Présent ! »

    L’opération finie, Rudono s’écria :

    « Celui qui n’a pas répondu, c’est celui que voici ! »

    Son geste désignait quelqu’un qui se tenait adossé au mât. Il se précipita pour le saisir au collet ; mais il abaissa aussi vite le poing, car la voix de basse-taille du gros Balanec prononçait :

    « Erreur ! c’est dans moi que tu as croché.

    – Alors, c’est à n’y rien comprendre... »

    Il y eut entre nous un silence plein d’indicible terreur. Nous restions debout, frémissants, n’osant nous regarder les uns les autres, par crainte que la silhouette sur qui s’arrêterait notre regard ne fût précisément celle du mystérieux inconnu. Mais soudain le mousse héla de nouveau :

    « Patron ! »

    Qu’allait-il m’apprendre ?

    « L’arrière du bateau s’enfonce, continua-t-il. Le bordage est déjà presque au niveau de la mer. »

    La même idée nous vint à tous : c’était évidemment le poids du septième, le poids du passager surnaturel, qui nous entraînait dans l’abîme. Je commandai néanmoins, pour tenter, si possible, d’alléger l’embarcation :

    « Jetez tout ! »

    Les paniers de poisson, il va sans dire, défilèrent les premiers. Puis chacun lança par-dessus bord tout ce qui se trouva sous la main. Ce fut un saccage. Le bateau cependant ne « soulageait » pas. Comme je cherchais à tâtons qu’est-ce qui pouvait bien rester dont on pût se débarrasser encore, mes doigts rencontrèrent le fer de l’ancre. Brusquement, les paroles de mon père, auxquelles, dans ma stupeur, je n’avais même pas eu la présence d’esprit de songer, se réveillèrent d’elles-mêmes au fond de ma mémoire.

    « Holà ! criai-je, ne jetez plus ! »

    Et, dressant au-dessus de mon front la croix de l’ancre, j’entonnai l’hymne de Nédélek :

    Ebars eur gêr a C’halilé**... [ « Dans une ville de Galilée... » ]

    Les autres me dirent plus tard qu’en cet instant ils me crurent devenu fou, chose qui leur paraissait à la vérité d’autant plus explicable qu’ils sentaient, eux aussi, leur raison les abandonner.

    « Le bateau remonte ! » cria Dudored, d’un accent joyeux, comme je reprenais haleine pour passer au second verset.

    Tous, cette fois, d’un mouvement spontané, unirent leur voix à la mienne, le creux de Pierre Balanec retentissant avec un fracas de grandes orgues. Et ce fut une chance singulière, vous allez voir... Durant une pause, en effet, de là-haut, du fond de la brume, un appel descend :

    « Ohé ! gare à l’accostage ! Lofez en douceur ! »

    Qui a parlé ? Nous levons la tête. Un éclair rouge fauche le brouillard, presque immédiatement suivi d’un éclair blanc. C’était le Triagoz.

    « Je distingue la tour du phare », articula Rudono, qui avait recouvré ses yeux de voyeur.

    Vous devinez le reste. Contrairement à nos calculs, les courants, au lieu de nous entraîner au large, nous avaient fait driver vers les roches du Triagoz. Sous voiles, avec la moindre brise, nous nous fussions immanquablement broyés. Mais il n’y avait, je vous l’ai dit, ni lames ni vent ; de sorte que là où nous aurions pu trouver notre perte, nous trouvâmes le salut. Prévenus, nous accostâmes sans encombre. Le gardien de guet nous attendait sûr le seuil de la porte, un fanal à la main.

    « Vous avez bien fait de hurler, nous dit-il ; si je ne vous avais pas entendus à temps, vous alliez dans les remous. »

    À ce moment, des échos de sonneries de cloches lointaines tremblèrent dans le brouillard.

    « Tiens ! la messe de minuit à terre », reprit l’homme du phare.

    Nous nous découvrîmes en nous signant.

    Et le pilote conclut :

    – Voilà ce qui m’est arrivé. Le lendemain, nous rentrions au port, sur le coup de six heures, à la petite aube, sans turbots. Mon père achevait de revêtir ses habits de fête. Il ne m’interrogea point, mais, à la confusion de ma mine, il se douta bien que j’étais à jamais guéri de la prétention d’en remontrer aux anciens.

    – Et le septième, demandai-je, quand avait-il disparu et qui pensez-vous aujourd’hui que ce pût être?

    Le bonhomme inclina sa tête crépue et haussa ses vieilles épaules :

    – Je vous ai dit ce que je savais ! fit-il en renfonçant ses petits yeux bleus, pleins de rêve, sous les grands sourcils embroussaillés.

     

    Anatole Lebraz

    Le phare des Triagoz


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  • La chasse - galerie

    Version d'Honoré Beaugrand

    Peinture de Henri Julien

    Avez-vous déjà entendu parler de la chasse - galerie? Ce sont des canots qui volaient dans les airs, poussés par le diable, il y a de ça ben longtemps. Ils transportaient des possédés du démon, surtout des gars de chantier. Peut-être ben qu’un jour les humains voyageront dans les airs comme on fait aujourd’hui en buggy ou en traîneau sur le chemin du roi. Mais il y a 50, 100 ans et même dans les anciens temps, on pouvait voyager dans les airs sur des tapis magiques, а califourchon sur des balais de sorcières ou en canot par la chasse - galerie: tous des moyens du diable.

    J’avais tout juste 19 ans. C’était mon quatrième hiver dans un chantier. J’étais pas sacreur, mais ben macreau, ce qui a ben failli me perdre.

    On était à la veille du jour de l’An, et c’était pas au p’tit gobelet qu’on s’passait le rhum comme à soir, mais à pleins barriquets. Rond comme un oeuf, je m’étais étendu sur mon lit tout habillé.

    Tout d’un coup, je m’réveille-ti pas en sursaut. Qui est-ce qui se penche au-dessus de moi? La grande face à Jack Boyd, le foreman ; … Il était nouveau au chantier ce foreman-là.

    On l’avait jamais vu avant c’t'année. Il nous avait acheté du rhum en masse pour le jour de l’An.

    Il avait l’air d’un gars qui avait de l’argent.

    Aimerais-tu ça voir ta blonde? … qu’il me dit. Je le regardais d’un air hébété Réveille-toi donc, qu’il me dit en me secouant de toutes ses forces et il était fort comme deux chevaux. Veux-tu la voir à soir, ta Lise?

    Voir ma Lise, c’était pas possible. Elle habitait à Lavaltrie, à plus de cent lieues et je m’en ennuyais à mourir. J’aurais fait le trajet à pied et en plein hiver pour la voir, si j’avais pu laisser le chantier. Pis, j’aurais vendu mon âme au diable pour passer une nuit avec elle. Même que ça failli arriver, ce soir-là.

    - Vous voulez rire, que je dis à Boyd. - Lavaltrie, c’est à plus de cent lieues. Ça prendrait plus d’un mois à faire le voyage à pied ou en traîne à cheval.

    Y’en est pas question, me dit Jack Boyd. Nous ferons le voyage en canot dans les airs. Dans deux heures, nous serons à Lavaltrie. Nous irons au bal du village et à six heures demain matin nous serons revenus au chantier.

    J’ai eu comme fret dans le dos: - Quoi, on ferait la chasse - galerie?

    - Appelle-ça comme tu voudras, mon gars, me dit Boyd sans sourciller, ça n’a pas d’importance. Le principal, c’est d’avoir du bon temps à soir. Pour faire la chasse - galerie, il faut un nombre pair: 2, 4, 6 ou 8. Il y en a 7 de prêts à courir cette nuit. Tu seras le huitième. Fais-ça vite: les hommes nous attendent dehors et y a pas une minute à perdre.

    Pis, comme s’il avait été sûr d’avance que je dirais oui, il ajouta :

    - Mais avant de partir, pour pas éveiller les soupçons, tu vas faire comme de coutume: sur le coup de minuit, tu vas sauter la nouvelle année par-dessus le baril de lard, parce que t’es encore le plus jeune du chantier.

    J’étais trop étourdi par le rhum … Eh ben oui, j’pouvais pas sauter le baril, comme je l’avais fait les années précédentes. Les gars finirent par accepter mes excuses. Jack Boyd, moi et deux autres, on sortit. Le ciel était clair et les étoiles brillaient à nous vriller l’âme. Mais il faisait un fret à faire gémir les arbres. Un grand canot sombre reposait sur la neige, près d’une cordée de bois. Quatre hommes du camp voisin nous attendaient, l’aviron à la main.

    - Baptiste, tu connais ça la chasse - galerie: à la barre! commanda Jack Boyd.

    Baptiste s’installa à l’arrière du canot. Et avant d’avoir eu l’éclair d’une pensée, j’étais déjà assis dans l’embarcation, avec les autres, tenant mon aviron ben serré. Baptiste nous lança d’une voix forte :

    - Nous venons tous de faire un serment au diable et, vous l’savez, on fait pas de farces avec ça. C’est ben sérieux. Mais je sais d’expérience que si vous faites ce que je vais vous dire, on va s’en tirer facilement. Prenez ben garde à ce que j’vous dirai, par exemple. Autrement, on est fini, les gars. Pour commencer, pas de sacres ni de boisson. Ensuite, faut pas prononcer le nom de Dieu ni toucher à une croix de clocher, même pas en frôler une avec le canot ou avec nos avirons durant le vol. Entendu ?

    Peinture de Henri Julien

    - Oui, oui, entendu, répétèrent les hommes en choeur.

    - Bon, а c’t'heure, enchaîna Baptiste, répétez avec moi: « Satan, roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes si, d’ici six heures, nous prononçons le nom de ton maître et le nôtre, le bon Dieu, et si nous touchons une croix dans le voyage. À cette condition, tu nous transporteras, à travers les airs, au lieu où nous voulons aller et tu nous ramèneras  de même au chantier. Acabris! Acabras! Acabram!… Fais-nous voyager par-dessus les montagnes.

    À peine avions-nous répété ces paroles avec Baptiste que déjà nous sentions le canot s’élever dans les airs, par-dessus les camps, les arbres et, bientôt, les montagnes. Chaque coup d’aviron faisait filer notre canot comme flèche dans le vent. Le fret nous durcissait la face, engivrait les moustaches et les capots de chat sauvage et nous colorait le nez comme du boudin mal cuit. Les forêts nous apparaissaient comme des immenses taches d’ombre épeurantes sur une neige aveuglante de blancheur. Pas longtemps après, on vit un serpent géant et luisant comme un miroir qui relançait vers nous les reflets de la lune; c’était la Gatineau.

    Puis, des maisons d’habitants nous apparurent, toutes petites d’où nous étions, faisant si ben partie de la neige tout autour qu’on pouvait les distinguer seulement aux lumières faibles qui perçaient de leurs fenêtres. On commença aussi à voir des villages, des clochers d’église qui brillaient dans le ciel comme des lances. Longtemps on fila par-dessus les forts, les villages, les rivières et les lacs, si vite qu’on laissait derrière nous autres comme une traînée de feu. Puis on vit des milliers de petites lumières tout près les unes des autres, comme si elles voulaient se réchauffer: c’était Montréal. Tout ça nous faisait une ben drôle d’impression.

    Baptiste connaissait ben son chemin: il nous menait tout droit sur Lavaltrie. Tout d’un coup il nous crie:

    - Attention, vous autres, on va atterrir bientôt dans le champ de Jean - Jean Gabriel, mon parrain. De là, on trouvera ben quelque fricot ou quelque sauterie dans le voisinage … Bramaca! Irbaca!

    Tout de suite après ces mots magiques, le canot plongea vers le sol et atterrit brusquement dans un banc de neige, près du bois de Jean - Jean Gabriel. On partit en file indienne vers le village. Il fallait qu’on s’ouvre un chemin dans une neige épaisse. On frappa la porte du parrain de Baptiste. Toute la famille était partie fêter. La fille engagée qui répondit à la porte nous dit que les vieux étaient à un snaque chez le père Robillard et que les jeunes fêtaient chez Batissette Augé, à la Petite - Misère, en bas de Contrecoeur, de l’autre côté du fleuve, où il y avait un rigodon du jour de l’An.

    - On va chez Batissette! qu’on cria en choeur.

    On revint au canot.

    - Acabrоs! Acabras! Acabram!

    … Fais-nous voyager par-dessus les montagnes! cria de nouveau Baptiste. Et nous voilà repartis pour la Petite - Misère, en navigant dans les airs comme des renégats que nous étions. Deux coups d’aviron et hop! on est déjà de l’autre côté du fleuve, au-dessus de la maison tout illuminée de Batissette Augé. Les sons ouatés du violon et des éclats de rire parvenaient jusqu’à nous et on voyait des ombres se trémousser à travers les vitres couvertes de givre: ça nous faisait frétiller d’avance.

    On cacha le canot pas loin de la maison et on courut vers la chaleur, la danse, les chansons, les rires, les femmes, et la boustifaille. Baptiste nous conjura de ne pas boire et de ben surveiller nos paroles:

    - Surtout, qu’il nous dit, pas un verre de bière et de fort. Aussitôt que je vous ferai signe, suivez-moi sans retard. Oubliez pas qu’à six heures, il faut qu’on soit revenus au chantier, sinon, malheur à nous! Vous m’entendez, les gars?

    Ce fut le père Batissette lui-même qui vint ouvrir. On nous reçut à bras ouverts. On connaissait presque toute le monde qui se trouvait là. On nous assomma de questions, tant les gens du village étaient surpris de nous voir là quand on aurait dû être à plus de cent lieux. Baptiste se chargea de répondre comme il pouvait aux questions… pendant le premier quart d’heure, parce qu’après ça, il était déjà pas mal pompette et s’en fichait comme dans l’an quarante. Quant à moi, j’avais déjà reluqué ma Lise qui dansait avec un jeune faraud de Lanoraie, un dénommé Boisjoli. Je m’approchai d’elle et lui demandai si elle m’accorderait la prochaine. J’étais devenu comme timide avec elle, tellement que j’en avais l’air gauche à en sacrer. Mais, je vous l’ai dit au début, je ne sacrais pas. Je me contentai de rougir jusqu’aux oreilles. Feignant de ne pas s’en apercevoir (la bougraisse, elle était déjà plus délurée que moi!), elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j’avais risqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser pendant quelques courtes heures avec elle.

    Pendant deux bonnes heures d’affilée, une danse n’attendait pas l’autre. J’étais infatigable. Elle aussi. Jack Boyd m’offrit un verre de whisky blanc. Je refusai net. Comment pouvait-il nous offrir de la boisson quand il savait que ça nous était défendu d’en prendre? J’comprenais plus rien à ça, d’autant plus que je le voyais passer de l’un à l’autre, avec sa bouteille, offrant un verre par ci par là. Il allait même jusqu’à en offrir à Baptiste qui était depuis belle lurette rond comme un oeuf.

    Un moment donné, Boyd vint m’avertir qu’il fallait partir tout de suite et sans dire bonsoir à la compagnie pour pas éveiller l’attention. Je voulais plus partir. Je voulais rester avec ma Lise. Rien à faire, qu’il m’a dit, « on est parti huit, huit on doit revenir, tout l’maudit équipage d’enfer. »

    On partit comme des sauvages, les uns après les autres pour pas éveiller l’attention :

    - Acabris! Acabras! Acabram! … Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!

    Notre canot s’éleva dans les airs sans difficulté. On refit le même chemin pour revenir au chantier de la Gatineau, mais avec bien des zigzags et des singeries, parce que notre Baptiste, il en menait pas large. Il était saoûl comme un cochon et il fallait qu’on l’réveille à tout bout de champ, et quand on l’réveillait (il fallait ben: c’était le seul qui connaissait le chemin par coeur), il sacrait comme un damné, mais, heureusement pour nous, sans jamais prononcer le nom de Dieu. Autrement, on aurait pris une jolie plonge… probablement jusqu’en enfer: J’en tremble encore rien que d’y penser. On frôla des églises, des clochers, des croix, même une croix de tempérance qu’un évèque avait fait planter, mais sans jamais rien toucher. Y a pas à dire, on devait avoir un bon ange avec nous autres.

    On finit par apercevoir le long serpent blanc de la Gatineau, mais il ne reluisait plus comme à l’aller, parce que la lune avait disparu derrière de gros nuages sombres. On distinguait surtout la rivière par les rangées de pins noirs en bordure des deux rives.

    Comme j’avais hâte d’arriver! J’avais une peur noire et l’esprit retourné comme un cornichon dans le vinaigre. Qu’est-ce qui m’avait pris de risquer mon âme pour sauter quelques heures avec ma Lise? Surtout qu’elle devait se marier l’année suivante avec le p’tit Boisjoli de Lanoraie, le faraud qui l’accompagnait quand je l’ai demandée à danser. Probablement qu’elle m’en a voulu d’être parti comme un sauvage, sans lui faire mes adieux d’une façon convenable. Ce qui m’chicotte encore, c’est que je l’saurai jamais. J’en voulais à Jack Boyd, à Baptiste et surtout à moi, la sacrée cruche.

    Comme on approchait du chantier, Baptiste fit une mauvaise manoeuvre: le canot prit une plonge et s’accrocha à un gros sapin. Nous voilà tous à dégringoler de branche en branche et on s’est ramassé tête première dans les bancs de neige. Mon Baptiste sacrait comme un démon. Qu’importe: on était sauf. Ma première pensée a été de remercier le ciel, mais je me suis toujours demandé si c’était le bon Dieu qui nous avait protégés ou ben le diable qui ne voulait pas encore de nous autres.

    Le plus curieux de l’histoire, c’est que le lendemain matin, plus de Jack Boyd. Il avait disparu. On ne devait plus jamais le revoir. Quand, ce matin-là, j’ai rappelé notre aventure à Baptiste et à mes compagnons de voyage, personne ne s’en souvenait : les sacripants, ils avaient trop bu!

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  • Claude GUYONNET nous propose son conte qui a obtenu le prix Pierre LOTI de la Société des Lettres d'Aunis et de Saintonge

     LA PALOURDE AUX YEUX VERTS     

            C’était, il y a de cela bien longtemps... un brave pêcheur à pied, un peu simple d’esprit que tout le monde aimait bien, fouillait la vase sur la côte sauvage.  

           C’était Jean-François, mais les habitants du village avaient coutume de l’appeler Bounegens en ajoutant : " olé point l’mauvais gars, seulement il n’a pas beaucoup de jugeote. "  

          Ce jour-là, Bounegens suivait la marée descendante qui découvrait largement l’estran. Il marchait pieds nus sur le sable mouillé qu’il marquait de son empreinte. Il allait toujours nu pieds, pour mieux sentir la vie de la terre, disait-il. En revanche, il se méfiait du soleil et portait pour s’en protéger, un large chapeau de joncs tressés. Il savait bien que la pêche ne valait rien aux heures de grand soleil, mais la Maline, cette sacrée Maline revenait régulièrement à la charge à des heures, où décemment, on ne pouvait pas exposer un coquillage aux rayons destructeurs.  

          Ce matin là, le ciel frôlait la mer d’un voile de brume légère, l’air aux senteurs d’algues mouillées revigorait Bounegens. La journée s'annonçait bonne.  

          Praires, sourdons et couteaux emplissaient déjà son filet, quand il repéra sur le sable une superbe palourde, à la coquille lisse et fauve, d’une taille proche d’une Saint-Jacques. Jamais de sa vie il n’avait rien vu d’aussi étonnant. De toute évidence, elle venait d’un de ces pays imaginaires, dont il avait ouï dire. Là-bas, tout avait, disait-on, des dimensions exagérées. Pourtant, jamais il n’avait ajouté foi à ce qu’il considérait comme des racontars ; des menteries, affirmait-il, car, lui, il le savait bien : tous les jours, il était face à l’océan et jamais il n'avait aperçu la moindre terre là où le ciel rejoint les flots. Mais ce matin-là, ses convictions vacillaient devant le prodige.  

           D’un pas qu’il aurait voulu léger comme une plume, afin de ne pas ébranler le sol qui pouvait escamoter cette palourde venue d’ailleurs, il s’approcha.  

           A sa grande surprise, au lieu de se refermer et de s’enfouir dans le sable, elle agita sa valve et le regarda de ses grands yeux verts.  

           – Dis-moi, Jean-François ! Vas-tu laisser mourir mes amies dans ton sac ?   

           – Il faut bien que je gagne mon pain, lui répondit le pêcheur, à peine surpris. Il est vrai qu’il avait l’habitude de parler aux choses et comme il faisait les demandes et les réponses, il ne trouva là rien d’anormal.  

           – Rejette-les toutes à la mer, je t’en prie ; je ferai de toi un homme riche, intelligent et respecté. 

          Bounegens, comme hypnotisé par les yeux d’émeraude qui le suppliaient, vida son sac et les coquillages regagnèrent la mer. Alors, une jeune femme aux cheveux d’or jaillit de l’écume. D’une extraordinaire beauté, elle posa sur lui un regard d’émeraude, tout comme celui de la palourde.  

          Bounegens, figé sur place, avait perdu la parole et le souffle lui manquait. Il crut avoir quitté la terre pour quelque paradis dont parlait le curé et regretta, un instant, de n’avoir pas fait le grand voyage plus tôt. Jamais dans son pays, il n’avait rencontré pareille beauté et quand bien même il y en aurait eu l’occasion, que celle-ci se serait plutôt moqué de lui. Elle l’avait appelé par son prénom, Jean-François avait-elle dit avec douceur. Alors il regarda ses pieds. Ils étaient bien toujours sur terre et cela quand même le rassura, car si tout n’était pas rose en ce bas monde, au moins connaissait-il bien son univers et ses repères.  

          Il lui revint à l’esprit ces histoires que les villageois racontaient le soir, à la veillée. Des marins prétendaient avoir vu des sirènes qui dansaient sur les vagues. Ces créatures chantaient, paraît-il, des airs presqu’irréels qui ressemblaient au chant des dauphins, ou à celui du vent dans les haubans, mais jamais aucune ne leur avait adressé la parole.  

          Ce qu’il entendit alors, le tira de sa torpeur.  

          – Je suis Ludovine, lui dit-elle. Emmène-moi en ton palais.  

          Un voile de tristesse tomba sur son front, si fort, si lourd qu’il en baissa la tête. Elle est bien trop belle pour moi, songea-t-il. Un palais ! Rien que cela ! Une telle contradiction enfiévrait son esprit, alors il releva le menton et lui dit :  

          – Mais je n’ai point de palais. Je suis Bounegens et je ne possède que cette cabane, là-bas dans la dune.  

           Il se retourna, triste et penaud à la fois, pour montrer l’endroit où il habitait.  

          Ce qu’il découvrit alors, faillit bien le faire passer de vie à trépas. Il se frotta les yeux et se pinça le bras. Un château digne d’un prince surgissait du sable. Tourelles couronnées de mâchicoulis, chemin de ronde, barbacanes et échauguettes et puis, au-dessus de la porte d’accès au logis seigneurial, protégé par un pont-levis, se dressait un étonnant donjon. Ni rond, ni carré, mais en forme de proue de navire, prêt à fendre les flots. Au sommet, qui lui parut très haut, si haut qu’il eut déchiré les nuages si le ciel n’était pas soudain devenu limpide, flottait une bannière frappée de deux lettres d’or.  

         – Tu vois ces lettres là-haut gravées dans le ciel ?  

         – Oui, mais je ne sais pas lire.  

         – Un " J " et un " F ", comme Jean-François.  

         Jean-François se sentit pris de vertige. Ce n’est pas possible de rêver ainsi les yeux ouverts, tout va s’évanouir dans le vent, songeait-il, n'osant faire un mouvement.  

          Ludovine posa une main sur son bras. Jean-François eut alors une étrange sensation ; une sorte de frisson parcourut ses membres. Mais au lieu de le glacer comme l'eut fait un vent de noroît, il enfiévra ses veines ; il sentit sa fatigue s'évanouir ; ses haillons se changèrent en vêtements d'apparat : veste et culotte de brocart tissé de fils d'or, bottes de cuir et chapeau orné d'un plumage écarlate. A ses côtés Ludovine rayonnait dans une robe couleur d'écume assortie d'une traîne soutenue par un vol de mouettes.  

          Devant eux, le sable asséché, tel un tapis doré, s'étirait jusqu'au pont-levis. Là, au pied du donjon, des gardes formaient une haie d'honneur tandis que retentissaient les accents joyeux des cuivres. A l'intérieur de la cour, une foule se massait et acclamait le jeune couple, mais Jean-François ne voyait que Ludovine. Elle était le mirage qui l'éblouissait. Lui, Bounegens, qui ainsi chaussé ne sentait plus le sol sous ses pieds, semblait avoir perdu son corps ; son esprit planait au-dessus du jeune seigneur et l'accompagnait comme un frère, mais demeurait en dehors. 

        C'est alors qu'un chien jaune, au pelage bien lustré, vint se frotter à lui.  

        A prime abord, Bounegens ne reconnut pas le chien. Mais lorsque celui-ci le regarda de ses grands yeux humides de biche amoureuse, il s'exclama :  

        – Baluzeau ? Est-ce toi, mon fidèle compagnon ?  

          Baluzeau qui avait l'habitude de plonger dans les vagues et de se rouler dans le sable, avait toujours le poil collé et sali, et lorsqu'il s'ébrouait, il aspergeait tout son entourage. Aujourd'hui, il ne sentait pas le chien mouillé et se comportait dignement en véritable lévrier de cour.  

          La présence de Baluzeau qui évoluait à l'aise en ce lieu ramena Bounegens sur terre. C'est ainsi que Jean-François s'accoutuma à sa nouvelle vie. Après tout, il n'était pas plus sot que son chien.  

          Les parents de Ludovine avaient convié tous les gens de la région. Certains arrivaient de loin, à pied, à cheval et en carrosse pour la cérémonie du mariage. L'église du village était si minuscule qu'il avait fallu aménager la salle des pas perdus en chapelle nuptiale.  

          Tout était prêt, tentures et fleurs tapissaient les murs ; une jonchée de menthe verte exhalait de fraîches senteurs. Sur un signe du Maître de ces lieux, les trompettes clamèrent leurs joyeuses sonneries qui envahirent le château ; alors, sous la voûte ornée d'étendards et d'oriflammes, éclairée par mille torches et chandelles, Ludovine, toute de blanc vêtue et coiffée d'un diadème d'émeraude, s'avança vers l'autel au bras de Jean-François.  

        Lorsque le prêtre se tourna vers eux pour poser la question rituelle, Ludovine dit à Jean-François :  

          – Tu dois me promettre solennellement de ne plus jamais manger de coquillage.  

          Jean-François promit. Non seulement il tint parole, mais il interdit que l’on pêchât sur tout son territoire. Il se montra généreux à l'égard des pêcheurs privés de leur gagne-pain et leur attribua des terres. Mais les gens d'ici n'appréciaient guère cette interdiction. Les priver de pêcher des coquillages, c'était pour ainsi dire, les priver de respirer. Les jours de grandes marées, certains ne pouvaient résister à l'appel de la mer. Ils abandonnaient leurs champs et venaient marcher sur le sable en suivant le jusant. Praires, coques et palourdes ne prenaient plus la peine de se cacher et demeuraient là, en attendant le flux de la marée montante. La tentation était trop forte et certains se laissèrent aller à ramasser de quoi faire une cuisine. Lorsque Jean-François l'apprit, il se mit en colère et menaça de bastonnade un de ses fermiers qui avait été pris la main dans un sac plein de coquillages. C'était Gastounet, un de ses anciens voisins qu'il connaissait depuis longtemps. Alors il pardonna en échange de la promesse de ne point recommencer. Mais la femme de Gastounet, la mère Larapine, comme on l'appelait au village, ne l'entendit pas de cette oreille. Je me vengerai, se dit-elle, et ce n'est pas ce Jean-François qui m'empêchera de pêcher.  

          C'est ainsi qu'un soir, Larapine s’introduisit au château et, à l’insu de la cuisinière qui préparait le réveillon de Noël, elle ajouta quelques palourdes dans le brouet qui mijotait.  

          Au cours du repas, Ludovine discutait gaiement, quand soudain, elle suffoqua et cracha ce qu’elle avait dans la bouche. Ses yeux verts foudroyèrent la soupière qui disparut en tourbillonant. 

          On dit qu'elle rattrappa la mère Larapine du côté de Royan et la renferma sous son couvercle à tout jamais, car on l'a jamais revue.  

    Alors Ludovine se tourna vers Jean-François et lui dit :  

    – Tu vois comment finissent les mauvaises gens. Désormais nous serons à l'abri. Je t'emmène au pays des songes qui est le mien.  

          C'est ainsi que le château prit la couleur du sable doré. Il se dissimula sous la dune, du côté de la Coubre, où, dit-on, Ludovine et Jean-François vivent heureux dans la cité d'Anchoine engloutie sous les sables. 

    Claude Guyonnet
     

     

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