• Un conte en Charente : la palourde aux yeux verts

    Claude GUYONNET nous propose son conte qui a obtenu le prix Pierre LOTI de la Société des Lettres d'Aunis et de Saintonge

     LA PALOURDE AUX YEUX VERTS     

            C’était, il y a de cela bien longtemps... un brave pêcheur à pied, un peu simple d’esprit que tout le monde aimait bien, fouillait la vase sur la côte sauvage.  

           C’était Jean-François, mais les habitants du village avaient coutume de l’appeler Bounegens en ajoutant : " olé point l’mauvais gars, seulement il n’a pas beaucoup de jugeote. "  

          Ce jour-là, Bounegens suivait la marée descendante qui découvrait largement l’estran. Il marchait pieds nus sur le sable mouillé qu’il marquait de son empreinte. Il allait toujours nu pieds, pour mieux sentir la vie de la terre, disait-il. En revanche, il se méfiait du soleil et portait pour s’en protéger, un large chapeau de joncs tressés. Il savait bien que la pêche ne valait rien aux heures de grand soleil, mais la Maline, cette sacrée Maline revenait régulièrement à la charge à des heures, où décemment, on ne pouvait pas exposer un coquillage aux rayons destructeurs.  

          Ce matin là, le ciel frôlait la mer d’un voile de brume légère, l’air aux senteurs d’algues mouillées revigorait Bounegens. La journée s'annonçait bonne.  

          Praires, sourdons et couteaux emplissaient déjà son filet, quand il repéra sur le sable une superbe palourde, à la coquille lisse et fauve, d’une taille proche d’une Saint-Jacques. Jamais de sa vie il n’avait rien vu d’aussi étonnant. De toute évidence, elle venait d’un de ces pays imaginaires, dont il avait ouï dire. Là-bas, tout avait, disait-on, des dimensions exagérées. Pourtant, jamais il n’avait ajouté foi à ce qu’il considérait comme des racontars ; des menteries, affirmait-il, car, lui, il le savait bien : tous les jours, il était face à l’océan et jamais il n'avait aperçu la moindre terre là où le ciel rejoint les flots. Mais ce matin-là, ses convictions vacillaient devant le prodige.  

           D’un pas qu’il aurait voulu léger comme une plume, afin de ne pas ébranler le sol qui pouvait escamoter cette palourde venue d’ailleurs, il s’approcha.  

           A sa grande surprise, au lieu de se refermer et de s’enfouir dans le sable, elle agita sa valve et le regarda de ses grands yeux verts.  

           – Dis-moi, Jean-François ! Vas-tu laisser mourir mes amies dans ton sac ?   

           – Il faut bien que je gagne mon pain, lui répondit le pêcheur, à peine surpris. Il est vrai qu’il avait l’habitude de parler aux choses et comme il faisait les demandes et les réponses, il ne trouva là rien d’anormal.  

           – Rejette-les toutes à la mer, je t’en prie ; je ferai de toi un homme riche, intelligent et respecté. 

          Bounegens, comme hypnotisé par les yeux d’émeraude qui le suppliaient, vida son sac et les coquillages regagnèrent la mer. Alors, une jeune femme aux cheveux d’or jaillit de l’écume. D’une extraordinaire beauté, elle posa sur lui un regard d’émeraude, tout comme celui de la palourde.  

          Bounegens, figé sur place, avait perdu la parole et le souffle lui manquait. Il crut avoir quitté la terre pour quelque paradis dont parlait le curé et regretta, un instant, de n’avoir pas fait le grand voyage plus tôt. Jamais dans son pays, il n’avait rencontré pareille beauté et quand bien même il y en aurait eu l’occasion, que celle-ci se serait plutôt moqué de lui. Elle l’avait appelé par son prénom, Jean-François avait-elle dit avec douceur. Alors il regarda ses pieds. Ils étaient bien toujours sur terre et cela quand même le rassura, car si tout n’était pas rose en ce bas monde, au moins connaissait-il bien son univers et ses repères.  

          Il lui revint à l’esprit ces histoires que les villageois racontaient le soir, à la veillée. Des marins prétendaient avoir vu des sirènes qui dansaient sur les vagues. Ces créatures chantaient, paraît-il, des airs presqu’irréels qui ressemblaient au chant des dauphins, ou à celui du vent dans les haubans, mais jamais aucune ne leur avait adressé la parole.  

          Ce qu’il entendit alors, le tira de sa torpeur.  

          – Je suis Ludovine, lui dit-elle. Emmène-moi en ton palais.  

          Un voile de tristesse tomba sur son front, si fort, si lourd qu’il en baissa la tête. Elle est bien trop belle pour moi, songea-t-il. Un palais ! Rien que cela ! Une telle contradiction enfiévrait son esprit, alors il releva le menton et lui dit :  

          – Mais je n’ai point de palais. Je suis Bounegens et je ne possède que cette cabane, là-bas dans la dune.  

           Il se retourna, triste et penaud à la fois, pour montrer l’endroit où il habitait.  

          Ce qu’il découvrit alors, faillit bien le faire passer de vie à trépas. Il se frotta les yeux et se pinça le bras. Un château digne d’un prince surgissait du sable. Tourelles couronnées de mâchicoulis, chemin de ronde, barbacanes et échauguettes et puis, au-dessus de la porte d’accès au logis seigneurial, protégé par un pont-levis, se dressait un étonnant donjon. Ni rond, ni carré, mais en forme de proue de navire, prêt à fendre les flots. Au sommet, qui lui parut très haut, si haut qu’il eut déchiré les nuages si le ciel n’était pas soudain devenu limpide, flottait une bannière frappée de deux lettres d’or.  

         – Tu vois ces lettres là-haut gravées dans le ciel ?  

         – Oui, mais je ne sais pas lire.  

         – Un " J " et un " F ", comme Jean-François.  

         Jean-François se sentit pris de vertige. Ce n’est pas possible de rêver ainsi les yeux ouverts, tout va s’évanouir dans le vent, songeait-il, n'osant faire un mouvement.  

          Ludovine posa une main sur son bras. Jean-François eut alors une étrange sensation ; une sorte de frisson parcourut ses membres. Mais au lieu de le glacer comme l'eut fait un vent de noroît, il enfiévra ses veines ; il sentit sa fatigue s'évanouir ; ses haillons se changèrent en vêtements d'apparat : veste et culotte de brocart tissé de fils d'or, bottes de cuir et chapeau orné d'un plumage écarlate. A ses côtés Ludovine rayonnait dans une robe couleur d'écume assortie d'une traîne soutenue par un vol de mouettes.  

          Devant eux, le sable asséché, tel un tapis doré, s'étirait jusqu'au pont-levis. Là, au pied du donjon, des gardes formaient une haie d'honneur tandis que retentissaient les accents joyeux des cuivres. A l'intérieur de la cour, une foule se massait et acclamait le jeune couple, mais Jean-François ne voyait que Ludovine. Elle était le mirage qui l'éblouissait. Lui, Bounegens, qui ainsi chaussé ne sentait plus le sol sous ses pieds, semblait avoir perdu son corps ; son esprit planait au-dessus du jeune seigneur et l'accompagnait comme un frère, mais demeurait en dehors. 

        C'est alors qu'un chien jaune, au pelage bien lustré, vint se frotter à lui.  

        A prime abord, Bounegens ne reconnut pas le chien. Mais lorsque celui-ci le regarda de ses grands yeux humides de biche amoureuse, il s'exclama :  

        – Baluzeau ? Est-ce toi, mon fidèle compagnon ?  

          Baluzeau qui avait l'habitude de plonger dans les vagues et de se rouler dans le sable, avait toujours le poil collé et sali, et lorsqu'il s'ébrouait, il aspergeait tout son entourage. Aujourd'hui, il ne sentait pas le chien mouillé et se comportait dignement en véritable lévrier de cour.  

          La présence de Baluzeau qui évoluait à l'aise en ce lieu ramena Bounegens sur terre. C'est ainsi que Jean-François s'accoutuma à sa nouvelle vie. Après tout, il n'était pas plus sot que son chien.  

          Les parents de Ludovine avaient convié tous les gens de la région. Certains arrivaient de loin, à pied, à cheval et en carrosse pour la cérémonie du mariage. L'église du village était si minuscule qu'il avait fallu aménager la salle des pas perdus en chapelle nuptiale.  

          Tout était prêt, tentures et fleurs tapissaient les murs ; une jonchée de menthe verte exhalait de fraîches senteurs. Sur un signe du Maître de ces lieux, les trompettes clamèrent leurs joyeuses sonneries qui envahirent le château ; alors, sous la voûte ornée d'étendards et d'oriflammes, éclairée par mille torches et chandelles, Ludovine, toute de blanc vêtue et coiffée d'un diadème d'émeraude, s'avança vers l'autel au bras de Jean-François.  

        Lorsque le prêtre se tourna vers eux pour poser la question rituelle, Ludovine dit à Jean-François :  

          – Tu dois me promettre solennellement de ne plus jamais manger de coquillage.  

          Jean-François promit. Non seulement il tint parole, mais il interdit que l’on pêchât sur tout son territoire. Il se montra généreux à l'égard des pêcheurs privés de leur gagne-pain et leur attribua des terres. Mais les gens d'ici n'appréciaient guère cette interdiction. Les priver de pêcher des coquillages, c'était pour ainsi dire, les priver de respirer. Les jours de grandes marées, certains ne pouvaient résister à l'appel de la mer. Ils abandonnaient leurs champs et venaient marcher sur le sable en suivant le jusant. Praires, coques et palourdes ne prenaient plus la peine de se cacher et demeuraient là, en attendant le flux de la marée montante. La tentation était trop forte et certains se laissèrent aller à ramasser de quoi faire une cuisine. Lorsque Jean-François l'apprit, il se mit en colère et menaça de bastonnade un de ses fermiers qui avait été pris la main dans un sac plein de coquillages. C'était Gastounet, un de ses anciens voisins qu'il connaissait depuis longtemps. Alors il pardonna en échange de la promesse de ne point recommencer. Mais la femme de Gastounet, la mère Larapine, comme on l'appelait au village, ne l'entendit pas de cette oreille. Je me vengerai, se dit-elle, et ce n'est pas ce Jean-François qui m'empêchera de pêcher.  

          C'est ainsi qu'un soir, Larapine s’introduisit au château et, à l’insu de la cuisinière qui préparait le réveillon de Noël, elle ajouta quelques palourdes dans le brouet qui mijotait.  

          Au cours du repas, Ludovine discutait gaiement, quand soudain, elle suffoqua et cracha ce qu’elle avait dans la bouche. Ses yeux verts foudroyèrent la soupière qui disparut en tourbillonant. 

          On dit qu'elle rattrappa la mère Larapine du côté de Royan et la renferma sous son couvercle à tout jamais, car on l'a jamais revue.  

    Alors Ludovine se tourna vers Jean-François et lui dit :  

    – Tu vois comment finissent les mauvaises gens. Désormais nous serons à l'abri. Je t'emmène au pays des songes qui est le mien.  

          C'est ainsi que le château prit la couleur du sable doré. Il se dissimula sous la dune, du côté de la Coubre, où, dit-on, Ludovine et Jean-François vivent heureux dans la cité d'Anchoine engloutie sous les sables. 

    Claude Guyonnet
     

     

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