• La chasse Gallery

    La Chasse Gallery

    Le printemps s'annonçait et les buissons s'emplissaient de fleurs. Des agneaux gambadaient dans les prés et les paysans du Bocage s'attardaient sur le seuil de leur ferme. Ils bavardaient entre eux, et de quoi, sinon du mauvais temps qui venait de sévir. Les giboulées succédaient aux giboulées ; mars était de tous les mois le plus contrariant. La journée semblait belle et puis soudain, au moment où l'on s'y attendait le moins, le ciel se couvrait et imitait un ciel de novembre.

    Ainsi ce soir-là, après un léger brouillard de chaleur, le vent s'était levé et il agitait les arbres qui se courbaient comme au passage d'une ombre funeste et d'une meute endiablée dont les hurlements, les aboiements, les cris féroces paraissaient se mêler et gémir ainsi que ceux d'une âme en peine.

    Brusquement, le calme revint, la lune apparut derrière un gros nuage, c'était sans contredit un temps extraordinaire.

    Un vieux paysan bocain, qui observait le ciel avec attention, dit alors à voix basse :

    -    Avez-vous entendu passer la chasse Gallery ?

    -    La chasse... quelle chasse, grand-père ? demandèrent les jeunes enfants.

    La chasse Gallery ! Tout Vendéen la connaît, car elle remonte à bien, bien longtemps.

    -    Raconte-nous son histoire, grand-père !

    Et le vieillard, assis près de la grand-mère qui filait sa quenouille de chanvre, conta l'histoire que lui-même avait bien des fois entendue à Saint-Sornin où elle était conservée dans toutes son intégrité, et qu'il savait par cœur.

    En ce temps-là, il y avait beaucoup de chasseurs dans le bocage vendéen. L'un d'eux était le seigneur de Gallery. Or, il était si laid et il se montrait si cruel envers les hommes et les animaux, n'hésitant point à battre et à pressurer les paysans et à faire souffrir les bêtes qu'il traquait, que tout le monde le détestait.

    La veille de Pâques, son grand veneur vint lui annoncer qu'il avait repéré sur ses terres les traces d'un gros sanglier.

    -    Demain, dès l'aube, que la meute soit prête ! ordonna le seigneur Gallery, nous le chasserons.

    Ainsi fut fait. Les chasseurs partirent pour le marécage où devait patauger l'énorme bête aux poils rudes. Celle-ci, cependant, les mit vite en difficulté et le seigneur de Gallery l'abandonna, préférant lancer un cerf. La matinée se trouvait déjà fort entamée et les trois coups de la grand-messe de Pâques étaient sonnés depuis longtemps au clocher de Saint-Sornin. A cette époque et dans un pays de foi comme la Vendée, manquer la messe un jour de Pâques était faire preuve d'impiété. Pourtant, le seigneur de Gallery continuait à courir le gibier.

    Dans l'église de Saint-Sornin, pleine de monde et où seul manquait le seigneur du lieu, ce fut la consternation. Le curé commença l'office, tout en jetant des coups d'œil anxieux vers le banc des Gallery où la place du châtelain demeurait vide. Et il eut beau faire traîner les hymnes et les psaumes, le seigneur de Gallery n'arrivait toujours pas.

    A quoi pensait-il donc ? Certes point à prier. C'était le cerf qu'il voulait forcer et qu'il poursuivait avec fureur, aidé de ses chiens.

    Enfin, ils entendirent le son d'une cloche et un veneur remarqua : « Ce doit être le sanctus ! »

    Mais le seigneur de Gallery haussa les épaules, écoutant à peine et galopant toujours. Le cerf s'engagea dans un mauvais chemin, et il gagna une espèce de grotte qui était habitée par un ermite, ce qui arrivait fréquemment en ce temps-là.

    Cet ermite offrait un aspect étrange et rude, le visage couvert de taches de rousseur et le vêtement en grossière étoffe brune. Mais tant de bonté rayonnait de ses yeux qu'il inspirait aussitôt de la sympathie.

    Quand le cerf s'engouffra chez lui, il était en prière.

    -    Qu'est-ce donc ? murmura l'ermite que tant de bruit dérangeait.

    Il regarda l'animal tremblant et haletant, sourit et le caressa d'une main en disant encore :

    -    Pauvre bête ! Que tu as l'air fourbu ! Je suppose que te voilà traquée par quelque chasseur.

    A peine avait-il prononcé ces mots que, par la porte restée ouverte, le seigneur de Gallery entra en trombe.

    -    Veuillez laisser sortir ce cerf pour que je le tue ! s'écria-t-il sans même prendre le temps de saluer le saint homme.

    -    Je crains bien que non, répondit celui-ci.

    -    Comment ? Ai-je bien entendu ? Je ne suis guère habitué à ce que l'on me dise non et je t'ordonne de chasser immédiatement cet animal de chez toi... ou alors...

    -    Tais-toi ! commanda l'ermite.

    Et ayant passé ses deux pouces dans sa ceinture, il se redressa et dit, d'un ton calme et sévère :

    -    Ce serf est mon hôte et je peux l'aider. Je n'y manquerai pas. Quant à toi, seigneur de Gallery, ton devoir serait, en ce jour de Pâques, de te trouver sur ton banc, à l'église, et non dans ces bois, à courir le serf...

    -    Étonnant ce que l'on peut entendre ! hurla le sire de Gallery dont les yeux brillaient haineusement. Ne sais-tu donc pas que je ne fais que ce qui me plaît...

    -    Alors, crains la vengeance divine...

    Fou de rage, le seigneur de Gallery voulut sortir pour appeler ses gens, mais il se prit à trembler. Un frisson glacé le parcourut et, pendant quelques instants, il remua les doigts en l'air, comme s'il voulait dire quelques chose, mais aucun mot ne sortit de bouche. Il avait l'impression qu'un force invisible le retenait, qu'il ne pourrait jamais franchir le seuil de cette grotte.

    Était-ce l'ermite ou une voix qui s'adressait à lui :

    -    Tu chasseras éternellement ce cerf chaque nuit, du coucher du soleil à son lever, car tu es maudit pour ton impiété et ta méchanceté...

    Il se tordit les mains de désespoir et l'ermite prononça encore quelques mots qu'il ne put comprendre, tout enveloppé qu'il était par un vent âpre et froid, et il tomba mort.

    Depuis lors, Gallery chasse, chasse toujours, tantôt sur ses terres, tantôt sur les nuages, allant de forêt en forêt et de plaine en plaine, sans jamais connaître le repos. Sa meute endiablée, à laquelle d'autres animaux se sont joints, l'accompagne pour lui faire cortège et participer à cette folle et éternelle chevauchée, mêlant leurs voix dans un véritable tintamarre où se détachent les cris des piqueurs hurlant sans cesse : « Taïaut ! Taïaut ! » Ce mot est conservé encore de nos jours par les chasseurs.

    Le grand-père regarda ses auditeurs. Tous se taisaient et le regardaient. Alors, il reprit, sur un autre ton : « Il paraît qu'un soir, un paysan de Saint-Sornin,  un paysan de chez nous, entendit passer Gallery et sa meute. N'avait-il jamais ouï ce récit, ou bien sa mémoire avait-elle faibli ? Toujours est-il qu'il se mit à rire bêtement et à réclamer sa part de butin. Le lendemain, il trouva à sa porte la moitié d'un cadavre d'homme. »

    Le grand-père se tut. Tous étaient graves et pleins d'attention.

    « Écoutez ! » cria soudain l'un des enfants. Mais ce n'était que la brise qui chantait dans les arbres.

    Récit rapporté par Laurence Camiglieri dans « Contes et Légendes du Poitou et des Charentes » © Éditions Fernand Nathan, Paris, 1977

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