• Le Timbre aux Chats

    Le timbre aux chats

    Il est un endroit, en Saintonge, qui appartient aux chats, la nuit de Carnaval. Quand tout semble assoupi, la gent féline se rassemble pour une unique veillée, à « l'ormeau Robinet », c'est-à-dire au carrefour de la route de la Chapelle-Saint-Laurent et de celle de Moncoutant, du chemin de Pugny et de celui qui lui fait face et qui n'a pas de nom. Les chats y arrivent nonchalamment, prudemment, s'observant les uns les autres. Pas un ne manque à l'appel. Il y a les chats de gouttière mêlés aux chats de nobles lignées, ceux qui ont l'extrême vivacité de la jeunesse et ceux qui portent le poids de l'âge, les gros, les efflanqués, les grands, les plus petits... Tous sont là pour de fantastiques agapes.

    Comment le diable ne serait-il pas apparu à une telle fête, je vous le demande ? Dès qu'il eut vent de la chose, il arriva donc et fut salué par un tumulte de miaous. C'est qu'il apportait un cadeau digne de lui et qui fit clignoter plus d'un œil de minet : une auge en granit, que, dans le pays de Saintonge, on appelle un timbre... Eh ! oui, le timbre aux chats.

    Et ces maîtres de l'ormeau Robinet, le soir de Carnaval, y déposent pour les savourer en commun toutes les choses succulents qu'ils ont pu dérober aux hommes. De leur côté, les lutins, les fradets, si nombreux en cette région, apportent, eux aussi, et généreusement, leur offrande. Alors, le repas commence, un festin digne d'un roi des minets. Chacun, naturellement, essaye d'en avoir son content, et même davantage. Les mâchoires s'entrechoquent, quelques coups de pattes tentent de réduire l'autre à l'impuissance, tout cela avec, comme fond sonore, des ronrons de satisfaction.

    Si, d'aventure, quelques promeneur survenait, attiré par l'air chargé de parfums du tout nouveau printemps, ou si quelque curieux se dissimulait derrière un buisson pour suivre des yeux ce festin, d'adroits coups de griffes le rappelleraient aussitôt à plus de discrétion. Les chats, vous le savez, sont des sages qui gardent pour eux leurs secrets.

    Après cette nuit merveilleuse et fantastique, ils abandonnent le « timbre », seul témoin de leurs orgies.

    Or, il n'en fallait pas plus pour que la convoitise de certains fermiers fût mise à rude épreuve. C'est qu'un pareil objet était bien tentant, avouez-le. Il pouvait rendre toutes sortes de services. Pourquoi s'en passer, alors qu'il n'y avait qu'à se baisser pour le prendre ?... Des fermiers se baissèrent donc et transportèrent l'auge en granit chez eux. Et tous, sans exception, s'en mordirent les doigts.

    En effet, pour les punir de s'être emparés du « timbre aux chat », un nombre impressionnant de catastrophes s'abattirent sur eux. Il suffisait que le timbre fût posé dans la cour d'une ferme pour qu'aussitôt des animaux, dont one ne soupçonnait ni le nom ni le genre, se missent en devoir de rôder autour de la maison. Les flairant à la limite d'un pré, les chiens avançaient alors, les pattes raides et tremblantes, sans pouvoir empêcher l'anéantissement du troupeau qu'ils gardaient.

    D'autres fermiers entendirent des bruits singuliers et impossibles à préciser dès que descendaient les ombres du soir. Les femmes et les enfants en perdaient le sommeil, les hommes le boire et le manger. Quant à venir rendre visite à ces malheureux fermiers, personne ne l'eût osé. C'était déjà bien si, en plein jour, les plus intrépides se risquaient à échanger quelques mots. Les chiens avaient beau aboyer menaces et insultes, rien n'y faisait, les bruits continuaient à obséder et à troubler la vie des fermiers.

    D'autres, enfin, constatèrent, atterrés, le pourrissement de leurs récoltes. La ruine menaçant, vous pensez si ces fermiers se hâtèrent de remettre le « timbre aux chats » à sa place d'origine et, aussitôt, ils retrouvèrent la tranquillité le bonheur d'antan.

    Le souvenir de ces représailles, fidèlement parvenu jusqu'à nous, trouva sa confirmation, il y a quelques quinze ans, quand un amateur de vieilles pierres, qui n'était point du pays, s'arrêta, un beau matin, à l'ormeau Robinet. Découvrant l'objet en granit et le trouvant fort beau, sans hésiter, il décida de l'emporter et le chargea aussitôt dans sa camionnette, ravi de sa trouvaille. A peine lui eut-il trouvé une place dans sa demeure qu'il se sentit mal à l'aise et, malgré les soins d'un docteur avisé, ne parvint pas à recouvrer la santé. Alors quelqu'un pensa à la malédiction qui pesait sur le « timbre aux chats ».

    Devant cette révélation phénoménale, l'amateur de vieilles pierres ne put maîtriser sa peur et demanda que, dans les plus brefs délais, on voulût bien remettre l'auge à sa place. Et le plus extraordinaire, c'est qu'il guérit aussitôt.

    Cependant, quelques années plus tard, certains ne se firent pas scrupule de tenter l'aventure : ils poussèrent l'indélicatesse jusqu'à prendre la fameuse auge une nuit sans lune.

    A quelques temps de là, on ne parla plus, dans la région, que de la disparition du « timbre ». la rumeur en parvint aux oreilles d'un journaliste qui eut l'idée d'en faire un article dans une feuille locale. Ainsi averti, tout le monde attendit la suite, ou plus exactement la veille de Carnaval.

    Eh ! bien, la veille de Carnaval, quand on procéda à la vérification, le « timbre » avait retrouvé sa place.

    Les gens d'aujourd'hui, comme ceux d'autrefois, n'aiment guère prendre de tels risques... et, à la crainte du châtiment, préfèrent encore la poésie des choses.

     

    Raconté par Laurence Camiglieri dans « Contes et Légendes du Poitou et des Charentes » © Éditions Fernand Nathan, Paris, 1977

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