• Les Inuit vus par Sylvie Teveny

    LES INUIT ET LE MONDE ANIMAL

    MYTHES, CHASSE ET ALIMENTATION

    (Une conférence de Sylvie Teveny)

    Cette conférence de Sylvie Teveny à la Maison de Champlain, à Brouage, s’inscrit dans la série des "rendez-vous nomades", organisés par le Conseil Général de la Charente Maritime.

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    Sylvie Teveny, chercheur, diplômée de langue et de culture inuit, a enseigné le français et a réalisé plusieurs enquêtes de terrain en Terre de Baffin (Nunavut). Co-fondatrice et directrice de l’Espace culturel inuit à Paris et présidente de l’association Inuksuk, elle est auteur de plusieurs articles sur les négociations politiques des Inuit du Nunavik et du Nunavut et sur la création lexicale des Inuit de ces régions. Ethnologue, elle est spécialiste du monde arctique canadien.

    Après une première conférence sur l’art inuit, elle évoque ce soir ce peuple circumpolaire à travers sa perception de l’animal et de la chasse, et plus particulièrement les Inuit canadiens.

    Tout d’abord une présentation du monde Inuit s’impose, ainsi qu’un petit détail grammatical : un Inuk, des Inuit, sans « s », (« êtres humains » en Inuktitut). Autrefois, on les appelait « esquimaux » ou « eskimos » (mangeurs de viande crue), nom que leur avaient donné les Algonquins. Les Inuit vivant dans une région sans arbre, ils ne peuvent faire du feu pour cuire leurs aliments, qu’ils mangent donc crus.

    Ils sont 150 000 sur un territoire qui s’étend sur quatre pays  de la région circumpolaire : la Russie, les USA (Alaska), le Danemark (Groenland) et le Canada (Nunavik et Nunavut), soit une densité de population de 1 hab/100km2 . En France, la densité de population est de 100 hab/ km2 ! Ils ont gardé une unité culturelle avérée et parlent la même langue. Ils sont connus depuis les années 1920 grâce à Knud Rasmussen, grand explorateur et ethnologue inuit-danois qui parlait la langue inuit du Groenland.

    Les Inuit de l'Amérique du Nord ne sont pas, à proprement parler, des Amérindiens, bien qu'autochtones ; leurs ancêtres seraient venus en Amérique plusieurs millénaires après l'arrivée des Paléoasiatiques qui sont en fait, les ancêtres des Amérindiens. Vers 8000 avant J.-C. et durant les 6000 ans qui ont suivi, au moment où le détroit de Béring était envahi par la banquise, des petits groupes de chasseurs arrivent en Alaska. Il y a de fortes chances que ces gens l'aient traversé sur la banquise pour aller de l'Ancien au Nouveau Monde. Dans cette partie du détroit de Béring, d'après la situation géographique des îles Diomède, il n'y a qu'une vingtaine de kilomètres tout au plus entre deux terres.

    Leur célèbre igloo n’était utilisé que dans l’arctique canadien, en hiver. Ils vivaient durant l’été dans des tentes de peaux d’animaux. Ils ont leur propre territoire autogéré depuis 1999 (le Nunavut). Ils se sont sédentarisés dans les années 1950 pour se rapprocher des écoles, la scolarité étant devenue obligatoire dans les années 1960, et vivent dans des maisons en bois sur pilotis, le gel du sol durant la plus grande partie de l’année ne permettant pas de creuser des fondations. Ils ne sont ravitaillés par bateau qu’une fois par an, y compris pour leur maisons qui arrivent en kit.

    Les Inuit ont un système d’écriture qui leur a été apporté par les missionnaires. D’abord traditionnellement orale, leur langue a la particularité d’avoir été transcrite à partir du XIXème siècle dans un système de notation syllabique, Il s’agit d'une adaptation, dans les années 1880, de l’écriture mise au point pour le cri (langue algonquine) par le révérend Evans vers la fin des années 1830. Des missionnaires venus d’Europe influençaient les peuples de l’Arctique à adopter un système d’écriture afin de les introduire au christianisme et à la Bible.

    Les trois premières années d’enseignement se font en inuktitut, puis en deuxième langue en Anglais principalement, ou en Français dans la partie québécoise. Rappelons que la Charte canadienne des droits et libertés est enchâssée dans la Loi constitutionnelle de 1982.

    L'article 23 de la Charte porte sur l'enseignement dans la langue de la minorité de langue officielle. Cet article 23 oblige toutes les provinces canadiennes à donner un enseignement en français ou en anglais à tout citoyen canadien qui veut faire instruire ses enfants aux niveaux primaire et secondaire dans la langue dans laquelle il a reçu lui-même son instruction ».

    « Article 23

    (1) Les citoyens canadiens:

    a) dont la première langue apprise et encore comprise est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province où ils résident,

    b) qui ont reçu leur instruction, au niveau primaire, en français ou en anglais au Canada et qui résident dans une province où la langue dans laquelle ils ont reçu cette instruction est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province, ont, dans l'un ou l'autre cas, le droit d'y faire instruire leurs enfants, aux niveaux primaire et secondaire, dans cette langue. »

    Les étudiants peuvent mener leurs études sur place deux ans après le baccalauréat. Ils peuvent poursuivre leurs études en partant, mais très peu partent définitivement. Ils se dirigent principalement vers les métiers médicaux et paramédicaux, les professions juridiques et l’enseignement.

    Par choix, certaines familles vivent à l’écart des villages et de l’alcoolisme qui y sévit. Les traditions se perpétuent dans ses maisons isolées, mais les enfants y sont éloignés des écoles. Beaucoup de familles profitent des vacances scolaires pour partir dans des campements de tentes de toile. Les garçons y apprennent très tôt les techniques de la chasse et de la pêche, les filles à travailler et coudre les peaux.

    La chasse

    Pour les Inuit, l’environnement est source d’approvisionnement (nourriture) et d’inspiration (esprits). Ils se perçoivent comme très différents des blancs, qu’ils considèrent comme des agriculteurs : « la nourriture des occidentaux ne s’en va pas quand ils arrivent ; il suffit de la faire pousser ». Ils se différencient des autres peuples de l’Arctique. Pour eux, l’élevage est inconcevable. L’animal s’offre en cadeau ; il est une personne à part entière, libre de son destin, qui peut éprouver des sentiments. Les enfants apprennent tôt à pêcher (vers 8 ou 10 ans). Plus la prise est grosse, plus vite ils seront admis dans l’univers des adultes ; c’est leur rituel de passage de l’état d’enfant à l’état d’homme.

    Un animal essentiel aux Inuit : le caribou (l’équivalent du renne européen). Il vit près de la banquise.  Les Inuit, arrivés de Sibérie, sont un peuple du littoral. Ils ne vont dans les terres que pour chasser le gibier terrestre.

    Tout est bon dans le caribou ! Ses bois sont utilisés pour la fabrication d’outils, sa peau très chaude et très épaisse entre dans la confection des vêtements, y compris des bottes, mais est également utilisée pour la fabrication des tentes et des couvertures. Le tendon de caribou est un fil à coudre très recherché : gonflant avec l’humidité, il rend les vêtements parfaitement imperméables.

    Le mâle perd ses bois en avril, la femelle à l’automne.

    L’ours polaire est classé entre animal terrestre et animal maritime. Il vit essentiellement sur la banquise et se nourrit de phoques.

    Les phoques. Le phoque annelé se reproduit très rapidement : 1 500 000 naissances chaque année.

    La chasse au phoque est collective, et inspirée de celle de l’ours. Les chasseurs attendent le phoque à ses trous de respiration. Même les femmes participent à cette chasse, avec leur bébé sur le dos. Elles se contentent de le faire replonger en faisant beaucoup de bruit, pour l’obliger à se diriger vers un autre trou où l’attendent les hommes, armés.

    Le narval et autres cétacés : cette chasse requiert un grand nombre de participants. Un cétacé pourra par ailleurs nourrir tout le village pendant plusieurs semaines.

    Une chasse fructueuse est la convergence de deux volontés :

    • Celle de l’animal qui décide de s’offrir
    • Celle du chasseur, soumis à la volonté de l’animal qu’il faut respecter et séduire. On donne par exemple de l’eau douce au phoque qui s’est laissé attraper pour le remercier. Ainsi, l’âme du phoque repartira à la mer pour expliquer aux autres phoques que l’homme qui l’a attrapé est un bon chasseur.

    Les règles de bonne conduite du chasseur :

    1. Le chasseur Inuk ne gaspille rien : tout est utilisé dans l’animal
    2. Il ne chasse pas plus que ce qu’il ne peut consommer, transporter, conserver et stocker
    3. Il doit respecter et ne pas se moquer de l’animal (sous peine de représailles)
    4. Il ne fait pas souffrir inutilement l’animal
    5. L’animal doit s’offrir et le chasseur l'en remerciera

    Une fois tué, l’animal est dépecé ; c’est le travail des femmes dès la puberté. Elles grattent la graisse avec un couteau spécial, l’ulu. Ensuite, elles lavent la peau, puis la mettent à sécher, à l’intérieur de l’habitation, puis en extérieur pendant plusieurs mois.

    La femme a un rôle très important de couture. Le chasseur porte de beaux vêtements confectionnés dans la peau des animaux chassés, pour montrer à leurs congénères le sort qui sera réservé à la leur. Le vêtement s’enfile toujours par la tête, et respecte le sens du corps de l’animal : la tête de l’animal pour la capuche, l’échine pour le dos, les pattes pour les jambes. Les franges empêchent la peau de rouler, et on évite les coutures inutiles.

    Actuellement, les Inuit utilisent des matériaux synthétiques ou le coton pour la confection de leurs hauts de vêtement. Par contre, les pantalons, bottes, moufles et capuches restent exclusivement faits de peaux animales.

    Les Inuit sont depuis quelques années soumis à des quotas de chasse qu’ils comprennent difficilement dans la mesure où ils respectent leur code de bonne conduite de chasse. C’est comme si on nous demandait de « sauver le bébé veau » ! Ils ont du mal à s’adapter à un monde dans lequel ils ne peuvent plus se nourrir du gibier de l’Arctique. Leur alimentation riche leur permet de se protéger du froid. Le gibier chassé est toujours partagé. La viande est mangée crue, à même le sol. Ils trouvent la vitamine C indispensable dans l’épiderme des mammifères marins et dans la peau de certains poissons, dans les abats. Les hommes mangent en premier, puis les femmes, puis les enfants, certains morceaux seulement.

    La chasse reste encore aujourd’hui hautement valorisée, mais elle est devenue extrêmement onéreuse du fait de la sédentarisation et de l’éloignement du gibier. Il faut maintenant avoir les moyens d’acheter du matériel (canoë, motoneige) et d’entretenir une meute de chiens. Les Inuit cherchent par conséquent à avoir un emploi sédentaire pour percevoir un revenu suffisant.

    Le chien. Le chien n’est pas vraiment considéré comme un animal ; il est classé à part, du fait qu’on ne le mange pas. Il est le seul animal qui acquiert un nom, qui peut être celui d’un bon chasseur. Il est le mari de Sanna, la déesse de la mer. Il accompagne le chasseur. Il est l’ancêtre des Inuit, des Européens et des esprits dans la mythologie inuit.

    Les Inuit vivent actuellement principalement du tourisme et de leur art (objets sont fabriqués avec des matériaux naturels : vertèbres, poils, griffes).

    Religion et chamanisme

     Le chamane était l’intermédiaire entre les humains et les esprits. Actuellement, tous les Inuit du Canada sont christianisés ; ils sont pour la plupart anglicans, mais restent chamaniques dans les esprits.

    Un système d’adoption répandu

    Dès 14 ans, les jeunes femmes sont mamans. Elles vont au lycée avec leur bébé. Ce bébé est souvent donné en cadeau aux grands-parents. Elles auront en moyenne quatre enfants.

    Voilà ce que Sylvie Teveny nous a fait découvrir. Passionnante conférence. La prochaine conférence sera sur :

    Le réchauffement climatique dans l’Arctique
    et ses incidences sur la vie quotidienne des Inuit
     
    Le jeudi 16 septembre à 17h30 à la maison Champlain à Brouage

     

    Texte écrit par Flonigogne
    d’après la conférence de Sylvie Teveny à Brouage le 09/10/2010
     
     
    Quelques liens pour aller plus loin :
     
     
     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 26 Janvier 2013 à 16:22
    MERCI pour ce large résumé sur le peuple Inuit... la seule pour le moment ( début de mes recherches) qui parle des quotas de chasse !
    Bonne continuation, toksa ake
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